L'Inde et
Voltaire
Par Michel
Danino
C’est
d’une ironie quasiment voltairienne : voici
le plus grand sceptique qu’ait produit la
France, théiste frisant l’athée, esprit
acéré, acerbe à l’occasion, apôtre de la
raison, cinglant critique des religions
(surtout les monothéistes, et surtout le
christianisme). Et que voit-on ? — un
engouement subit, une fascination, une
curiosité insatiable pour un pays lointain,
irrationnel, incompréhensible, débordant de
dieux et d’adoration, de rites et de
temples : l’Inde. Voltaire tombe bêtement
amoureux de l’Inde ! Pas si bêtement : là
comme en Égypte, en Chine et ailleurs, il
cherche à prouver par tous les moyens que
les Européens ne sont pas les premiers
civilisés, qu’il y a eu bien des sagesses
plus anciennes, et plus sages aussi : plus
tolérantes, pacifiques, innocentes de ces
bains de sang qui ont rougi à jamais le
christianisme et l’islam. Voltaire entend
donc remettre à sa place une Europe
agressive, conquérante, méprisante des
« sauvages » : Je suis convaincu que tout
nous vient des bords du Gange, astronomie,
astrologie, métempsycose, etc. ... Les
Grecs, dans leur mythologie, n’ont été que
des disciples de l’Inde et de l’Égypte. ...
Ce n’est pas à nous, qui n’étions que des
sauvages barbares, quand ces peuples étaient
policés et savants, à leur contester leur
antiquité.
Et pourtant, à son époque, les
informations sur l’Inde qui parvenaient en
Europe étaient des plus fragmentaires, voire
fantaisistes. Voltaire se méfiait des récits
des voyageurs, souvent à juste titre ;
pourtant il se fera prendre au piège lorsque
l’un d’eux lui remettra une « traduction »
de l’Ezour-veidam, soi-disant texte
sacré indien, en réalité un faux composé par
des Jésuites afin de tourner en ridicule les
croyances hindoues — qu’importe, Voltaire
s’en servira avec enthousiasme pour établir
la supériorité de la sagesse indienne sur le
christianisme !
L’Inde surgit partout dans son
œuvre, et il en est peut-être bien le
premier interprète français de substance :
elle a droit à plusieurs chapitres dans son
Essai sur les mœurs et l’esprit des
nations, se faufile dans le
Dictionnaire philosophique, et fait même
l’objet d’une étude : Fragments
historiques sur quelques révolutions dans
l’Inde (1773), étonnant petit ouvrage
qui tente de pénétrer le génie indien, y
trouve une philosophie sublime, quoique
fantastique, voilée par d’ingénieuses
allégories ; l’horreur de l’effusion de
sang ; la charité constante envers les
hommes et les animaux... et considère
que ce sont les premiers « brachmanes » qui
ont inventé les bases des mathématiques, de
l’astronomie, la sculpture, la peinture et
l’écriture.
Bien sûr, Voltaire est persuadé
que les Indiens d’aujourd’hui ont déchu de
leur grandeur passée, enfouis sous une masse
de superstitions, d’aberrations et
d’indolence. (C’est seulement une dizaine
d’années après sa mort en 1778 que les
premiers textes sanscrits seront traduits en
langues européennes.) Mais il ne leur en
veut pas trop, puisque, au moins, ils ne
cherchent à nuire à personne. En cela, il
est remarquablement en avance sur son
époque, heure de gloire des expansions
colonialistes. Voltaire ne se lasse pas de
railler l’avidité des nations européennes,
prêtes à mettre l’Amérique et l’Asie à feu
et à sang pour fournir quelques épices
aux tables des bourgeois de Paris, de
Londres... Les Albuquerques et leurs
successeurs ne purent parvenir à fournir du
poivre et des toiles en Europe que par le
carnage. Il aimerait, sans se faire
d’illusions, qu’on laisse l’Indien en paix :
Nous avons désolé leur pays, nous l’avons
engraissé de notre sang. Nous avons montré
combien nous les surpassons en courage et en
méchanceté, et combien nous sommes
inférieurs en sagesse. Nos nations d’Europe
se sont détruites réciproquement dans cette
même terre, où nous n’allons chercher que de
l’argent, et où les premiers Grecs ne
voyageaient que pour s’instruire.
Mais ce qui attire Voltaire
par-dessus tout, c’est cette profondeur
qu’il sent confusément, en dépit des océans,
des siècles et des langues qui séparent ces
deux mondes. La religion du brachmane est
celle du cœur, celle de l’apôtre
convertisseur est la religion des
cérémonies. Il fallait que ce convertisseur
fût bien ignorant pour ne pas savoir que le
baptême était un des anciens usages de
l’Inde et qu’il a précédé le nôtre de
plusieurs siècles. On pourrait dire que
c’était au brachmane à convertir Xavier
(1) et que ce Xavier ne devait
pas réussir à convertir le brachmane.
Telle est la dure loi : la
barbarie l’emporte toujours sur le
raffinement, comme on peut encore le voir
aujourd’hui. Une histoire sans fin, ou
inachevée ?
Pour
en savoir plus :
Voltaire : Fragments
historiques sur l'Inde - Œuvres
Complètes, vol. 29 - Hachette, 1893
Raymond Schwab : La
Renaissance orientale, Payot, 1950
Jean Biès : Littérature
française et pensée hindoue des origines à
1950, Librairie C. Klincksieck, 1974