Le théâtre
de l'Inde antique
Par
Michaël de Saint-Cheron
Voici enfin le Théâtre de l’Inde ancienne1
dans la Bibliothèque de la Pléiade ! Sous la direction de Lyne Bansat-Boudon,
cette édition comble un vide dans la déferlante indienne qui nous apporte
semaine après semaine tant de romans contemporains, voire de la très jeune
génération. Entre la modernité et les quelques textes fondateurs de la mystique
hindoue d’une part, des grands samnyasins d’autre part, au premier rang
desquels Ramakrishna, Vivékananda, Krishnamurti, le théâtre de l’Inde ancienne
faisait figure de parent pauvre, pour le public français.
Ce
volume, qui contient quinze drames écrits par Bhāsa (1er ou 2e
siècle), Kalidasa (4e s.) Śūdraka, Harsa, Bhavabhūti et
Bhattanārāyana (8e s.), couvre une période d’une extraordinaire
richesse, celle de la plus grande sculpture de l’Inde, où furent créés l’art du
Gandhara, les peintures murales d’Ajanta, puis les temples-cavernes d’Ajanta,
d’Ellora, d’Eléphanta.
Longtemps, le théâtre de l’Inde eut un seul nom
en Europe : Śakuntalā, l’héroïne éponyme du drame de Kālidāsa, contemporain de
l’avènement de la dynastie des Gupta. Lorsque Goethe découvre la pièce de
théâtre, qui vient d’être traduite en anglais par William Jones et aussitôt
après en allemand par G. Forster, il écrit : “ Faut-il nommer les fleurs du
printemps avec les fruits de l’automne, le charme qui enivre avec l’aliment qui
rassasie, le ciel avec la terre ? C’est ton nom que je prononce : ô Sacontala,
et ce seul mot dit tout. ”
Toute la partie de Kālidāsa est présentée et
traduite ici par Lyne Bansat-Boudon. Śakuntalā est à l’Inde ce qu’Antigone est à
la Grèce. Ce drame incarne la vie d’une jeune femme marquée par l’abandon de son
royal mari, qui s’est épris d’elle nubile, pour l’abandonner juste après,
enceinte. Il y a dans cette pièce toute une esthétique de la mémoire, comme le
souligne l’éminente sanskritiste, mais malgré les pièces souvent dramatiques que
les dramaturges indiens nous ont légué, le tragique à l’état pur en est absent,
car la pensée indienne dans son essence ignore la tragédie. C’est l’anneau royal
que Śakuntalā fait présenter au roi qui réveille finalement sa mémoire.
“ En ma nuit autrefois,
belle, j’ai dédaigné
Tes larmes épanchées
qui harcelaient ta lèvre.
Quand j’aurais essuyé
cette larme aujourd’hui
Qui se prend à la
courbe infime de tes cils,
Du repentir alors je
serai délivré. ”
Au dernier acte, Śakuntalā dans une ultime
intervention, mais cette fois ą sa propre adresse, livre ses pensées superbes :
“ Ô joie ! Ce n’est pas sans raison que mon époux me repoussa. Cependant, je
ne me souviens pas d’avoir été maudite. Ou plutôt, la malédiction que j’encourus
resta inconnue de mon cœur anéanti par la séparation. C’est pourquoi mes amies
m’avertirent qu’il fallait montrer l’anneau à mon époux. ”
Cette dramaturgie indienne de haute portée, et
qui ignore la tragédie, au sens occidental du terme, n’ignore pas pour autant le
pathétique et, Lyne Bansat-Boudon y insiste dans sa notice de “ La Fin de la
geste de Rāma ” de Bhavabhūti. Voilà l’un des auteurs hindous qui s’est le plus
directement inspiré du Rāmāyana. Au sous-bassement de son œuvre, se trouve
inscrite le mythe insigne de toute l’épopée poétique de l’Inde. Ecoutons-le :
"Ātreyī : Un jour qu’il s’était rendu à la
rivière Tamasa pour ses ablutions du midi, le sage brahmane y vit un couple de
krauñca qui s’ébattaient et un chasseur transpercer l’un deux de sa
flèche. Soudain, la divine Parole lui fut révélée. Il la fit retentir dans une
harmonieuse composition en mètre anustubh :
Que tu fuie le repos, chasseur, à tout jamais,
Car, des oiseaux rompant l’étreinte,
Tu as percé l’un d’eux, quand l’amour
l’égarait. ” [II, 5]
Quand nous lisons ces textes d’une spiritualité
et d’une poésie infinies, on oublie aisément qu’ils ont au mieux huit siècles de
moins que nos tragiques de l’âge d’or du théâtre français et à peu près autant
de Shakespeare, et au pire quatorze ou quinze siècles d’avance, et tout
spécialement l’œuvre de Bhāsa et son Traité du théâtre.
On croit rêver en prenant conscience qu’aucun
ensemble de ces chefs-d’œuvre de la littérature mondiale n’ont été publiés en
français depuis 1828 ! Et que les œuvres de Bhasa, elles, le sont pour la
première fois en notre langue !
Comment Sophocle, Euripide et Eschyle ont-ils pu
si longtemps nous cacher le génie même de l’Inde, même s’ils sont leur
devanciers d’au moins cinq siècles, c’est à dire contemporains du Mahābhārata
(~IVe) qui s’est constitué à l’époque védique ? A la vérité, ils ne
nous ont rien caché du tout, ce sont nos pères qui furent aveugles et sourd à
l’immense théâtre de l’Inde.
Disons encore un mot de Bhāsa, qu’il soit mythe
ou réalité. Ses drames inaugurent l’art de la scčne, alors que le dernier texte
de la mythologie sacrée hindoue, le Rāmāyana est déjà rédigé. Son drame
Les Statues, est une suite de trois pièces au récit envoûtant. L’auteur
narre l’histoire de deux frères Rama et Bharata, dont l’un est choisi par leur
père pour lui succéder à la tête du royaume, contre la promesse faite à sa
dernière épouse, de transmettre à leur fils la royauté. Mais celui-ci n’entend
guère régner. Visitant, en son ermitage, Rama et les siens, à savoir Sitā et
Laksmana, il finit par être convaincu par son frère aîné qu’il ne peut échapper
à la royauté. Bharata l’accepte à condition de la lui restituer le jour venu,
c’est-à-dire à la fin de sa période érémitique. Le démon Rāvana enlève Rāma,
mais à la fin de la pièce ce dernier en est vainqueur. Béni alors par
l’assemblée des vivants, il accède à la royauté que lui remet son frère Bharata,
en une scène que l’on qualifierait volontiers de messianique, même si cette
notion est étrangère à l’hindouisme.
“Les rayons des ténèbres détruisent les
ténèbres,
Et lui, par sa valeur,
détruit les ennemis
Le flot obscur, la
force énorme et sans exemple.
Avec Sītā auprès de
lui,
Qu’il doit garder de
tout outrage,
Rāma conquiert la terre
entière
Et fait la joie du
genre humain. ” [trad. Charles Malamoud]
Tout ce théâtre épique est marqué, façonné par
le rasa, une émotion esthétique fondamentale qui vient de l’Inde seule et
qui est l’une des clés de l’épopée indienne pour laquelle une réalité supérieure
et transcendante prévaut toujours sur le réalisme.
Dans une page manuscrite inédite à propos du
Nātyaśāstra, le célèbre Traité du théâtre attribué à
Bharata, André Malraux avait analysé naguère la spécificité indienne de l’art
dramatique. Il écrit : “un moyen esthétique (l’épopée) dispense la communion
(sentiment) avec la Paix Suprême, sentiment commun au délivré et au Brahman
lui-même. ” Il terminait ses notes par cette phrase que l’ensemble de ces drames
incarne : “ L’idée centrale est la dépossession, et d’abord du temps. ”
Nous sommes
heureux, quant à nous, de découvrir enfin ces chefs-d’œuvre qui sont une voix de
l’Inde immémoriale, et non la moindre.
1.Bibliothèque de la
Pléiade. Ce volume contient : Bhasa, Les Statues, Le sacre, La Geste du jeune
Krishna, Les Cuisses brisées, Avimāraka, Les Voeux de Yaugamdharāyana,
Vasavadattā vue en songe ; Kalidasa, Śakuntalā ou le signe de
reconnaissance, Ursavi conquise par la vaillance, Mālavikā et Agnimitra ;
Śūdraka, Le Petit chariot de terre cuite, Harsa, ratnāvalī,
Priyadarśikā ; Bhavabhūti, La Fin de la geste de Rama ;
Bhattanārāyana, Les Tresses renouées ; appendice : “ Fabrique du
théâtre ” ; notices et notes, répertoire, bibliographies.