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Le modèle
indien d’une économie Svadeshi
À l’opposé de l’autarcie, une
alternative pour le monde
Par
S. Gurumurthy
 L’idée
de svadeshi est propre à l’Inde, à
l’histoire, la culture et aux traditions
politiques de son peuple. Aussi est-il
nécessaire, avant de pouvoir le présenter à
une plus large audience comme un modèle
alternatif possible pour les autres, d’en
préciser le sens et le contenu. Le mot vient
du sanscrit : sva signifie ce qui
nous est propre, ou approprié à soi-même, et
deshiya veut dire local. Ainsi,
svadeshi peut être compris comme ce qui
est propre et approprié à la réalité locale.
Le concept est dérivé de l’ancien système
éthique de l’Inde du svadharma, la
loi idéale conforme à la nature propre de
chacun. C’est donc un concept spécifiquement
indien, qui fait partie intégrante de la vie
individuelle et collective du pays.
Bien qu’il
s’agisse d’une forme issue de la culture
indienne, un examen attentif révèle que les
principes sur lesquels il repose ne sont pas
spécifiques à un peuple ou un autre. Son
idée centrale est qu’il n’y a pas de modèle
universel qui puisse s’appliquer
uniformément partout. Et c’est parce qu’il
nie cette forme d’universalité qu’il trouve
une valeur et une application universelles.
Le concept repose sur la reconnaissance de
la diversité du monde et des hommes. Un tel
modèle est sans doute la seule alternative
possible dans un monde fait de diversité
alors même qu’il semble en voie
d’homogénéisation sous l’influence de
l’universalisme occidental. Accepter la
diversité n’est pas célébrer l’autarcie.
L’idée svadeshi ne considère pas les
peuples comme autant d’îles qui ne devraient
vivre que sur elles-mêmes, comme le principe
d’autarcie nous y conduirait. Mais il
considère que chaque société et chaque
nation s’est développée autour d’un élément
unique au cœur de son développement, qui
doit être respecté. Par conséquent,
l’expérience propre à une société historique
ne peut être appliquée sans discrimination
aux autres car aucune expérience spécifique
ne peut être universellement valable, quelle
que soit la puissance ou la grandeur de la
dite société.
Parallèlement au respect de ce qui est
propre à chaque société, le svadeshi
introduit une autre dimension, tout aussi
fondamentale, celle de l’intégration
assimilatrice des autres valeurs, telle que
la pensée hindoue l’a exprimée dans une des
plus anciennes littératures du monde, le Rig
Véda : « Que de nobles pensées nous
parviennent de partout » Ainsi,
l’intégration d’éléments étrangers au noyau
central n’est pas exclu mais au contraire
accueilli comme favorable au processus de
croissance. Selon la pensée svadeshi
on ne peut conduire les hommes au mépris de
leur propres cultures ou en niant les
modèles autour desquels ils se sont
construits, sous peine de perturber
gravement leurs possibilités de
développement et d’évolution. Des êtres sans
racines, psychologiquement et culturellement
orphelins, ne peuvent tout simplement pas se
développer. L’approche svadeshi
permet d’échapper à ce danger.
L’un des
défauts principaux de la pensée occidentale
est qu’elle repose sur des prémisses
universalistes. Elle implique que son
expérience peut et doit être appliquée sans
discernement au reste du monde. Dans
l’euphorie provoquée par la chute des
régimes communistes, certains penseurs
occidentaux se plurent à considérer que
l’Ouest, avec ses idées d’individualisme, de
liberté et de démocratie, l’avait finalement
emporté, et que le reste du monde n’avait
plus qu’à le suivre et l’imiter. Cette
affirmation, pendant un temps, ne fut pas
remise en question. Ce n’est que lorsque
émergea la perception d’un « choc des
civilisations » entre l’Occident et le
reste du monde que l’opinion mondiale
commença, ici et là, à réaliser qu’une
mondialisation menée par l’Occident pourrait
conduire à un violent conflit des cultures.
Aujourd’hui, beaucoup de penseurs dans le
monde sont moins convaincus qu’ils ne le
furent des bienfaits d’une homogénéisation
occidentale du monde. Néanmoins, la vision
de l’Ouest reste fondamentalement
universaliste et c’est elle qui modèle les
politiques et les institutions mondiales.
En ce sens,
le concept de svadeshi questionne
l’universalisme occidental et se présente
comme une alternative possible. La pensée
svadeshi croit en une évolution
ordonnée, fondée sur des échanges entre le
local et le global qui peuvent être encore
accélérés par les nouvelles technologies. À
cet égard, il rompt avec les efforts
d’homogénéisation, que ce soit ceux du
marché ou du socialisme d’État. Ces deux
modèles ont en commun d’avoir fondé leur
universalisme sur le mépris de la diversité
locale et malgré ses résistances. Le
svadeshi, bien qu’il privilégie
essentiellement le local sur le global,
n’est pas une philosophie isolationniste,
car bien qu’il promeuve la diversité, c’est
une concept qui cherche à penser le tout,
une pensée globale qui s’exprime localement.
Il y a une
raison fondamentale au fait que le
svadeshi soit une doctrine globale qui
privilégie le local en théorie comme en
pratique. L’ancienne philosophie indienne en
laquelle il est enraciné est peut-être
l’effort humain le plus ancien pour penser
l’unité de l’humanité comme une seule
famille, vasudaiva kutumbakam, comme
le célébraient les plus anciens textes.
C’est la seule philosophie ancienne qui ait
su affirmer à la fois l’unité la plus
globale et les dangers de l’uniformité comme
moyen de la réaliser. Ainsi, la civilisation
indienne n’a-t-elle jamais envoyé un seul
soldat pour soumettre un seul peuple. Tout
le Sud-est asiatique vivait dans des
royaumes hindous mais aucun d’entre eux
n’était une colonie ou un vassal de l’Inde
hindoue. Parce que la pensée hindoue célèbre
l’unité globale dans le respect de la
diversité locale, elle disposait d’une base
intellectuelle pour penser les relations
entre les deux de manière non conflictuelle.
Aussi ne porta-t-elle pas de jugement de
valeur sur les autres cultures, ni sur les
autres façons de vivre. Elle reconnaît comme
sacrées toutes cultures et accepte tous les
modèles, convaincue qu’en chacun réside son
propre chemin du progrès, sa propre loi
d’évolution, svadharma. C’est cette
compréhension qui mena la civilisation
indienne à considérer la création comme un
phénomène intégré et indivisible. C’est pour
cela que les anciens sages priaient non
seulement pour le bien-être de tous les
êtres humains où qu’ils vivent, mais aussi
des animaux, des plantes et de toute la
nature. Les hommes avaient le devoir sacré
d’en prendre soin, et devaient veiller, par
le sacrifice et la maîtrise de soi, au
bien-être du tout. L’ancienne culture de
l’Inde qui produisit l’idéal svadeshi,
embrassait le monde d’un seul regard. Loin
de toute idée autarcique qui ne
considèrerait que les limites locales,
l’Inde concentrait ses prières sur le monde
tout entier, sur l’humanité ou la nature
pris dans comme un tout solidaire, et cela
des milliers d’années avant la naissance des
philosophies modernes si acclamées. Ainsi la
pensée svadeshi fut-elle fondée
localement mais en relation avec les autres
cultures au sein d’une une vision globale.
C’est l’association circonstancielle et
inévitable du concept svadeshi avec
la lutte pour l’indépendance et contre
l’exploitation coloniale qui lui donna
l’image fausse d’un concept autarcique.
La structure
philosophique du svadeshi repose sur
l’ancien quadruple principe des
purusharatha, le quadruple but de
l’homme, dharma, artha, kama et moksha.
Le premier principe, dharma, est le
principe qui gouverne tous les efforts de la
vie individuelle et collective et il est
spécifique à la culture indienne. Ce mot n’a
pas d’équivalent dans les autres langues.
Selon l’ancien penseur Gauthama, dharma
n’est pas un système d’interdits et
d’obligations mais un système éthique
flexible, défini par le contexte plus que
par le texte et exposé non par une
institution religieuse mais par des hommes
sages dans les assemblées locales. Aussi ne
s’agit-il pas d’un système doctrinaire ou
d’une loi absolue, mais un concept
contextuel et consensuel opérant dans un
société de proximité. L’essence de l’idée
indienne est que pour maintenir l’harmonie
entre l’individu et le collectif, le
bien-être matériel (artha) et le
plaisir physique (kama) devaient
s’accorder au dharma interprétés dans
le contexte et par consensus. La règle qui
rend cela faisable est la maîtrise de soi,
qui est l’essence même du dharma.
Dharma est donc un régime de coopération
volontaire et socialement mis en pratique,
sous la supervision des plus sages et du
groupe social. Seules les violation du
dharma que le groupe ne peut régler sont
du ressort de l’État, lequel n’est qu’une
autorité résiduelle et un mécanisme
lointain. Dans l’ancienne conception
indienne, le but de tout effort humain est
la libération, moksha, qui signifie
en fait la réalisation du moi divin de
l’homme hors des limites de l’ego et non
celle de l’ego hors de toute discipline et
de toute loi, que le mot « libération » en
est venu à connoter aujourd’hui. Une autre
différence importante entre les philosophies
héritées du matérialisme de Marx ou du
Marché et la pensée indienne et que les
premières développent leurs politiques en
dehors de toute référence au sacré alors que
la pensée indienne le réintègre dans la
création, dans la vie et la pensée des
hommes et dans tous les aspects de la vie
humaine, économie y compris, comme la base
commune qui rend possible le jeu de sa
diversité.
Le modèle
indien du svadeshi n’est pas opposé à
la concurrence commerciale en tant que telle
mais il refuse et rejette, par un contrôle
volontaire, une compétition sans freins qui
déchire le tissu social et atomise la
communauté. Il institue un contrôle social
et une discipline à la fois individuelle et
collective sur les phénomènes de rivalité,
qui sont ainsi subordonnés aux efforts de la
communauté pour gouverner par consensus.
Selon ce modèle, ce qui est permis par la
loi du libre marché, comme de prendre
possession d’une entreprise par un raid
boursier, se trouve assujetti aux exigences
communes d’une discipline sociale et
collective. Ainsi, un membre de la
communauté, même doté d’énormes ressources
financières, ne peut s’emparer d’une
entreprise appartenant à un autre membre de
la communauté, sauf par consensus collectif.
S’il passe outre, il se met au ban de la
communauté, ce que personne ne se risquerait
à faire. La même discipline s’applique
lorsqu’il s’agit d’une entreprise
appartenant à une autre communauté, car elle
menacerait la bonne volonté existant entre
les deux communautés, ce qu’aucune des deux
ne se risquerait à mettre en jeu.
Cette
discipline modératrice entre en jeu
naturellement parce que le modèle indien du
svadeshi célèbre le collectif et que
l’individu n’a pas d’existence séparée en
dehors des valeurs partagées par le groupe
et la discipline collective qu’il impose.
Ainsi, l’égoïsme individuel se soumet à ses
différents groupes d’appartenance, que ce
soit la famille ou les proches, le voisinage
ou la jati (trivialisée sous le nom
de caste), la nation et l’État. Le
svadeshi est une pensée intégrale et
intégrante qui relie l’individu à sa
famille, à sa communauté, à la société et
finalement à l’humanité dans son ensemble et
permet de penser l’harmonisation de leurs
relations. C’est cette régulation constante
entre différents niveaux qui maintient
l’harmonie et la paix tout en réduisant les
interventions de l’État à un minimum. Bien
qu’il puisse y avoir des divergences, les
conflits entre communautés se produisent
moins souvent qu’entre individus. C’est
seulement quand une pensée étrangère à
prétention universelle pénètre sérieusement
les cultures locales et amènent des
distorsions dans la vie locale, que les
différences locales deviennent la source de
divergences sérieuses entre le local et le
global. La famille, la communauté et les
institutions sociales constituent autant
d’articulations entre l’État et l’individu,
comme l’avait souligné Émile Durkheim, et
les relient entre eux.
Le Mahatma
Gandhi, l’avocat le plus connu de l’idée
svadeshi, la définissait comme
« préférence pour le proche par rapport au
lointain ». Selon lui, le local doit être
au cœur de nos choix et le global à sa
périphérie et non l’inverse comme c’est le
cas dans la logique que l’Occident
recommande au monde. Historiquement, le
concept de svadeshi a émergé comme
une composante du mouvement de libération,
lequel était en partie dirigé contre
l’exploitation coloniale. Aussi, lorsque
svaraj, le gouvernement de l’Inde par
les indiens, fut obtenue, il fut entendu,
non seulement par les masses mais par les
élites éclairées, que svadeshi,
l’indépendance, était obtenue du même coup.
Il y a là confusion entre liberté politique
et indépendance réelle, et les intellectuels
ne réalisèrent pas que si la liberté est
bien la condition nécessaire de l’accès à
l’indépendance, elle est loin d’être
suffisante et ne la produit pas
automatiquement. Pour une nation comme
l’Inde, le premier pas pour atteindre une
indépendance réelle serait de décoloniser sa
société. Ce processus de décolonisation est
précisément ce en quoi consiste le
svadeshi et c’est précisément ce qui n’a
pas été fait. Au contraire, la liberté
politique donna lieu à une intériorisation
plus grande du système colonial en Inde, que
ce soit sur le plan des idées, des
institutions ou de l’éducation. La liberté
politique intervenue en 1947 ne s’est pas
traduite par une libération effective des
influences coloniales, car le svadeshi
n’a jamais été réellement reconnu, par l’establishment
post-colonial, comme un objectif à atteindre
ni comme un procédé nécessaire de
développement.
De même que
l’agression coloniale des 19ième
et 20ième siècles déclenchèrent
le mouvement svadeshi et
l’intégrèrent au mouvement de libération,
les protestations des années 90 contre une
mondialisation qui apparaissait comme une
réincarnation du colonialisme sous une autre
forme a réanimé l’esprit svadeshi en
Inde. La résistance svadeshi contre
la colonisation et contre la pénétration de
l’Inde par la mondialisation, qui commençait
à produire des effets centrifuges de plus en
plus difficiles à absorber par les réalités
locales, fut interprétée comme un rejet de
l’étranger. Le contexte dans lequel le
concept de svadeshi émerge, comme
réponse au colonialisme ou à la
mondialisation, a réduit sa portée
universelle et créé la perception d’une
résistance locale à l’universel alors qu’il
s’agit en fait de l’expression locale d’une
vision globale.
Le concept
de svadeshi cherche à promouvoir des
sociétés autonomes à l’intérieur d’une
société globale. Il intègre la famille au
voisinage, au village puis à la société
globale. Cette organisation n’est pas
dominée par le mécanisme de l’Etat moderne
mais au contraire « privatise » certaines de
ses fonctions en les remettant entre les
mains de la société civile. Il en appelle
pourtant aussi à une re-collectivisation de
la vie humaine pour contrer l’atomisation
des familles et des groupes sociaux, si
typiques des sociétés modernes. Dans cette
perspective, la relation homme-femme doit
être réévaluée pour protéger et préserver
les familles et, pour cela, le statut de la
femme doit être relevé vers des niveaux plus
élevés et plus nobles. Tout ce qui tend,
dans les sociétés modernes, à la
dévalorisation de la femme, doit être mis en
question et débattu. Afin d’intégrer la
famille à une discipline non formelle, il
est nécessaire de créer des espaces pour les
communautés locales, dans lesquels celles-ci
pourraient superviser la conduite des
familles, ce qui rendrait le voisinage à son
tout fonctionnel comme instance de
régulation. Cette organisation permettrait
de légitimer un ordre normatif non formel,
parallèle aux normes légales, d’où
émergerait une société basée sur le lien
social, une société moins dépendante de
l’État à tous égards.
Ce n’est pas
là une pensée utopique mais la réalité du 21ième
siècle pour les neuf dixièmes de l’Inde.
Cela explique pourquoi bien que pour plus de
700.000 villages il n’y ait que 12.600
postes de police, le taux des crimes
enregistrés ne soit que de 4 pour 100.000,
le plus bas du monde. En certains endroits
tels que l’Uttaranchal (dans l’état si
décrié de l’Uttar Pradesh), certains postes
de police n’ont pas de travail et réclament
une réduction de personnel ! Ce capital
social ne fonctionne pas seulement pour
maintenir la loi et l’ordre mais aussi dans
d’autres domaines. C’est la famille, la
communauté et la société civile qui
garantissent de manière non formelle et sur
la base de valeurs culturelles vivantes, la
sécurité sociale aux jeunes et aux personnes
âgées, et cela avec une affection et même un
sens de révérence qu’aucun mécanisme d’État
ne peut produire. C’est ainsi qu’un ordre
social fondé sur le lien social, qui
constitue le capital social, « privatise »
le fardeau de la sécurité dans les sociétés
traditionnelles telle que l’Inde. Une
sécurité sociale gérée par l’État est
inimaginable dans un pays qui regroupe un
sixième de la population mondiale. Un
gouvernement qui se donnerait un tel
objectif courrait à la banqueroute. Mais il
y a un prix à payer pour la création d’un
tel capital social qui allègerait l’État de
certaines de ses fonctions, c’est la
limitation des droits individuels et la
légitimation des différents niveaux
collectifs. L’État moderne doit s’ajouter à
ces entités sans les remplacer ni les
détruire. Même une intervention
bienveillante de l’État peut détruire
l’organisation traditionnelle. Ainsi, une
annonce par le gouvernement, comme cela
s’est fait en Suède, que chaque personne
au-dessus de 60 ans sera pris en charge par
la collectivité, aurait pour résultat que la
plupart des personnes âgées, qui sont
aujourd’hui le plus souvent pris en charge
avec révérence par leurs familles et leurs
proches, qui considèrent cela comme leur
dharma, seraient dorénavant priés de
s’adresser à l’État. Voici comment une bonne
intention pourrait détruire un système de
valeurs collectives qui assure des fonctions
sociales essentielles que l’État ne pourrait
assumer.
Comment les
institutions traditionnelles,
socioculturelles et économiques d’un pays
comme l’Inde, qui harmonise modernité et
tradition, peuvent-elles présenter une
alternative possible valable pour le reste
du monde ? Il faut travailler sur la façon
dont la gestion de l’espace public pet être
allouée aux communautés, à la famille, à
l’individu, à l’État et au Marché. Un
recours excessif au marché conduit souvent à
une à une dépendance accrue à l’égard du
gouvernement et non l’inverse, comme on le
croit généralement. C’est le cas dans le
domaine de la sécurité sociale, mais il en
va de même dans le domaine financier : La
dépendance des entreprises à l’égard du
marché financier où elles peuvent lever du
capital-risque sans intérêts tire vers le
bas le loyer de l’argent et stimule la
consommation par endettement des ménages au
détriment de l’épargne. Aussi l’État doit-il
intervenir pour financer une sécurité
sociale que l’épargne individuelle ne peut
plus couvrir. Les entreprises peuvent
drainer du capital gratuit et se développer
sur la base d’un endettement des ménages, ce
qui transfère au budget de l’État la charge
de la sécurité sociale. Les ménages comme
les pouvoirs publics s’endettent de plus en
plus et les entreprises seules sont
gagnantes. C’est ainsi que les Etats-Unis
est devenue la nation la plus endettée au
monde, à tel point qu’ils commencent à se
demander si les américains ne devraient pas
être encouragés à consommer moins pour
épargner davantage.
Aucun pays
ne pourrait se payer le luxe d’une telle
politique car aucun ne dispose d’une force
monétaire analogue, qui permet aux USA
d’attirer les investissements en dépit d’un
endettement excessif et de déficits
budgétaires et commerciaux considérables. Ce
modèle n’est pas exportable. Il est donc
urgent de corriger la stratégie de
développement qui nous vient d’Occident et
cela ne peut se faire par le seul recours
aux politiques fiscales et monétaires. Il
faut reconsidérer les relations entre
l’État, le marché, la société et l’individu.
La façon de redistribuer l’espace public et
la charge publique entre ces différentes
instances sera différente pour différentes
sociétés, et cela doit être débattu au
niveau national dans chaque pays comme au
niveau mondial. Mais il faut d’abord
admettre qu’il n’y a pas de modèle
universellement valable et que cette
croyance ne peut nous mener qu’à un conflit
de civilisations en concurrence pour une
universalité exclusive, qui intensifierait
les tensions et les conflits de toutes
sortes au détriment de la paix et de
l’harmonie. Aussi doit-on permettre à chaque
nation de suivre son propre modèle sui
generis sans imposer le modèle
occidental d’individualisme et d’atomisation
des familles.
C’est ici
que le monde, et particulièrement
l’Occident, doit repenser ses modèles de
développement. L’expérience de l’Inde et de
ses traditions peut enrichir le débat. Elle
aiderait non seulement à maîtriser la
conduite des hommes à l’égard de leurs
semblables mais aussi la nature humaine
elle-même. Ceci ouvrirait un espace
considérable au débat mondial et permettrait
de modérer l’atomisation des groupes sociaux
et familiaux qui se déroulent au nom des
droits individuels. C’est ainsi que l’idée
de dharma, sur laquelle repose le
concept de svadeshi, pourrait devenir
une référence normative pour situer les
différentes approches les unes par rapport
aux autres. À ce titre, le concept indien
original de svadeshi peut apporter
une contribution décisive au monde dans son
ensemble.
© S. Gurumurthy
2006-2010
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