La
lumière de l'Inde
(extrait
du livre d'Alphonse de Lamartine)
Alphonse
de Lamartine, poète, écrivain, historien et
homme politique (1790-1869),
découvre
l’Inde en 1824 et en restera profondément
marqué.
Les
premiers livres sacrés se retrouvent dans
l’Inde ; on ne peut assigner de date à ces
livres, tant la date en est reculée. Ce sont
les Védas.
Les Védas sont
un recueil d’hymnes consacrés aux divinités
symboliques de ce temps primitif ; ces
hymnes célèbrent les attributs personnifiés
du Dieu unique et créateur que les sages
adoraient derrière ces incarnations, et que
le peuple adorait dans ces incarnations.
« Les
Védas,
dit M. Barthélemy Saint-Hilaire, sont,
chez le peuple indien lui-même, le
fondement, le point de départ d’une
littérature qui est plus riche, plus
étendue, si ce n’est aussi belle que la
littérature grecque. »
Quant à nous, nous la trouvons mille fois
plus belle ; car cette littérature est plus
morale, plus sainte et pour ainsi dire plus
divinisée par la charité qu’elle respire :
c’est la littérature de la sainteté ; celle
des Grecs n’est que la littérature des
passions.
« Poèmes épiques, continue le savant
traducteur, systèmes de philosophes,
théâtres, mathématiques, grammaire, droit,
le génie indien a tenté toutes les grandes
directions de l’intelligence. De son propre
aveu, ce sont les
Védas
qui ont inspiré cette littérature. »
Les Védas sont
des chants pareils à ceux des prophètes et
de David dans la Bible ; avec cette
différence que les chants bibliques ne sont
que des cris lyriques d’enthousiasme,
d’adoration, de crainte ou d’amour à
Jéhovah, tandis que les hymnes des
Védas indiens
sont en même temps des dogmes religieux. La
poésie lyrique des prophètes hébreux est
mille fois plus sublime d’expression, les
hymnes des Védas
ont plus d’enseignement de morale et de
vertu dans leurs strophes. Il y a cependant
de magnifiques percées d’imagination sur la
création, et sur le chaos qui couvait le
monde avant sa naissance.
« Alors rien n’existait, dit un de
ces hymnes, ni le néant, ni l’être, ni
monde, ni espace, ni éther ; il n’y avait
point de mort, il n’y avait point
d’immortalité, il n’y avait ni lumière ni
ténèbres. Mais la création future reposait
sur le vide. Glorifier Dieu fut le
désir
de naître pour le premier germe de la
création...
« Cependant il y avait
Lui,
dit le livre, il y avait Dieu ; lui seul
existait sans respirer, il existait absorbé
en lui-même dans la solitude de sa propre
pensée, de sa pensée tournée en dedans de
lui pour jouir de la contemplation de
lui-même. Il n’y avait rien en dehors de
lui, rien autour de lui ; il n’y avait que
lui avec lui ! » Quelle métaphysique
déjà profondément spiritualiste, que cette
création par le désir
occulte qui presse toute chose, non encore
née, de naître pour s’unir à Celui de qui
tout sort et à qui tout retourne, afin de
l’aimer et de le glorifier ?
« C’est ainsi, poursuit l’hymne
sacré, que les sages, méditant dans leur
cœur et dans leur entendement, ont expliqué
le passage du néant à l’être ; mais
Lui,
Dieu, quelle autre source put-il avoir que
lui-même ? Lui seul peut savoir si cela est
ainsi, ou si cela est autrement. »
Un autre de ces hymnes complète lyriquement
cette définition par un cri répété de foi et
de reconnaissance au Dieu unique créateur,
et conservateur des êtres connus.
« Il naissait à peine de lui-même et déjà
il était le seul maître des mondes créés par
lui ; il remplit le ciel et la terre : à
quel autre Dieu offrirons-nous
l’holocauste ?
« Le monde ne respire et ne voit qu’en
lui : à quel autre Dieu offrirons-nous
l’holocauste ?
« À lui appartiennent ces sommets
inaccessibles de montagnes blanchies, ce
firmament, cet Océan sans limites avec tous
ses flots ; à lui l’espace où il étend ses
deux bras sans toucher les bords : à quel
autre Dieu offrirons-nous l’holocauste ?
« C’est lui que le ciel et la terre,
soutenus par son esprit, frémissent du désir
de voir, quand le soleil dans sa splendeur
surgit à l’orient : à quel autre Dieu
offrirons-nous l’holocauste ?
« C’est lui qui parmi tous les dieux
secondaires (incarnations de ses attributs)
a toujours été le vrai Dieu, le Dieu
suprême : à quel autre offrirons-nous
l’holocauste ?... »
Cette litanie sublime des perfections et des
droits divins du Dieu créateur se poursuit
de strophe en strophe avec l’accent d’un
Te Deum de
l’âme, ivre de joie d’avoir entrevu son
auteur.
La création de l’homme n’est pas célébrée
dans un autre hymne avec moins de
métaphysique et moins de poésie pleine de
symbole.
« Dieu pensa ; il se dit : Voilà les
mondes ! Je vais créer maintenant les hôtes
de ces mondes. Il créa un être revêtu d’un
corps ; il le vit ; et la bouche de cet être
s’ouvrit comme un œuf brisé ; de sa bouche
sortit la parole, de la parole sortit le
feu ; les narines s’ouvrirent, et des
narines sortit le souffle, et du souffle
sortit l’air qui se dilate et se répand
partout ; les yeux s’ouvrirent, et des yeux
jaillit la lumière, et de cette lumière fut
produit le soleil ; les oreilles se
sculptèrent, et des oreilles naquit le son
qui donne le sentiment du
loin
et du
près
(des distances) ; la peau s’étendit, et de
cet épiderme étendu naquit la chevelure, de
cette chevelure de l’homme naquit la
chevelure de la terre, les arbres et les
plantes ! etc., etc. »
On voit qu’en sens inverse du matérialisme
moderne, qui fait naître l’intelligence des
sensations brutales de la matière douée
d’organes, le spiritualisme déjà raffiné des
sages de l’Inde fait naître les phénomènes
matériels de l’intelligence.
Et ces hymnes sacrés des
Védas se
chantaient dans l’Inde on ne sait combien de
siècles avant la religion des Brahmanes, et
la religion des Brahmanes avait été
remplacée par celle de
Bouddha, et celle de
Bouddha était
déjà vieillie du temps de la conquête
d’Alexandre, c’est-à-dire trois cent
vingt-six ans avant Jésus-Christ. Qu’on juge
par là de cette prétendue barbarie des âges
primitifs que les philosophes de la
perfectibilité indéfinie affirment, en
balbutiant encore eux-mêmes des doctrines
infiniment moins sublimes que ces échos
lointains du berceau du monde.
Non, en présence de tels monuments, nous ne
croyons point avec eux que l’homme ait
commencé dans la fange et dans la nuit, mais
nous croyons avec l’Inde qu’il a commencé
dans la perfection relative et dans la
lumière de ce qu’on appelle un Éden.
Nous croyons que les reflets de cet
Éden et de
cette lumière ont resplendi longtemps sur
son âme, avec plus de lueurs d’une
révélation primitive que dans des âges plus
distants de son berceau ; nous croyons que
cette révélation primitive date de la
création, que Dieu est contemporain de l’âme
qu’il créa pour l’entrevoir et pour
l’adorer, et que s’il y a une plus éclatante
effusion de la lumière, c’est à l’aurore du
genre humain, et non dans le crépuscule de
sa caducité, qu’il faut la chercher.
La grandeur, la sainteté, la divinité de
l’esprit humain sont les caractères
dominants de cette philosophie dans la
littérature sacrée et primitive de l’Inde.
On y respire je ne sais quel souffle à la
fois saint, tendre et triste, qui semble
avoir traversé plus récemment un Éden
refermé sur l’homme. Cette poésie donne
l’extase comme l’opium qui croît
dans les plaines du Gange. Je me souviens
toujours du saint vertige qui me saisit la
première fois que des fragments de cette
poésie sanscrite
tombèrent sous mes yeux. Voilà en quels
termes je dépeignis alors moi-même mes
impressions.
« Cette extase, disais-je, est comparable à
celle que nous avons éprouvée quelquefois
nous-même, en tombant par hasard sur une de
ces pages mutilées des livres sacrés de
l’Inde, où la pensée de l’homme s’élève si
haut, parle si divinement, que cette pensée
semble se confondre dans une sorte d’éther
intellectuel avec le rayonnement et avec la
parole même de Dieu, de ce Dieu qu’elle
cherche, qu’elle atteint, qu’elle entrevoit
enfin au fond de la nature et du ciel, en
jetant un cri de voluptueuse joie et de
délicieuse possession du souverain Être.
« Ces demi-pages sont si belles que, s’il y
en avait beaucoup de cette nature, elles
dégoûteraient l’homme qui les lit de vivre
de la vie des sens ; elles suspendraient le
battement du pouls dans ses artères, elles
lui donneraient l’impatience de l’infini, la
passion de mourir pour se trouver plus tôt
dans ces régions indescriptibles où l’on
entend de tels accents dans de telles
ivresses, où l’intelligence bornée se
précipite et se conjoint à l’intelligence
infinie dans ce murmure extatique des
lèvres, puis dans ce silence de l’amour qui
est l’anéantissement de tout désir dans la
possession de l’être infini, infiniment
adoré et infiniment possédé.
« Les deux plus fortes impressions
littéraires de ce genre furent produites en
moi par la lecture de ces pages mystérieuses
de l’Inde, vraisemblablement déchirées de
quelques livres surhumains, et emportées par
le vent des siècles du sommet de l’Himalaya
jusqu’à nous.
« La première fois, j’étais seul dans une
petite chambre haute et nue d’une maison de
campagne inhabitée, où les maîtres en s’en
allant avaient laissé quelques feuilles
volantes de brochures et de journaux
littéraires éparses et livrées aux rats sur
le plancher. L’aurore se levait au loin sur
une longue lisière de forêts monotones et
sombres que j’apercevais en m’éveillant par
ma fenêtre ouverte, à cause de la chaleur
d’été. Les rayons presque horizontaux du
soleil glissaient sur mon lit ; les
hirondelles entraient avec eux, et battaient
joyeusement les vitres de leurs ailes. Le
vent frais du matin, en tourbillonnant
doucement dans la tour, faisait bruire les
feuilles de livres et de journaux sur les
carreaux de brique comme des gazouillements
d’idées qui se réveillent dans l’esprit.
« Ce bruit attira mon attention. Je n’ai
jamais pu voir une page écrite sans éprouver
la passion de la lire. Je ramassai quelques
feuilles à demi rongées des traductions des
hymnes indiens. Ces fragments étaient
l’œuvre d’un de ces hommes qui consacrent
toute leur existence et tout leur génie dans
ce monde à regarder et à sonder d’autres
mondes. Il se nomme le baron
d’Eckstein, philosophe, poète,
publiciste, orientaliste ; c’est un brahme
d’Occident, méconnu des siens, vivant dans
un siècle, pensant dans un autre.
« Je lisais dans mon lit, le coude appuyé
sur l’oreiller, dans cette voluptueuse
nonchalance de corps et d’esprit d’un homme
indifférent aux bruits d’une maison
étrangère, qu’aucun souci n’attend au
réveil, et qui peut user les heures de la
matinée sans les compter sous le marteau de
l’horloge lointaine qui les sonne aux
laboureurs. Tout à coup je tombai sur un
fragment de trente ou quarante lignes qui
étincelèrent à mes yeux comme si ces lignes
avaient été écrites, non avec le pinceau du
poète trempé dans l’encre, mais avec la
poussière de diamants et avec les couleurs
de feu des rayons que le soleil levant
étendait sur la page ; ce fragment était un
éblouissement de l’âme mystique, appelant,
cherchant, trouvant, embrassant son Dieu à
travers l’intelligence, la vertu, le martyre
et la mort, dans l’ineffable élan de la
raison, de la poésie, de l’extase. L’accent
était profond comme l’infini, les mots
transparents comme l’éther limpide, les
images parlantes et répercussives de l’objet
comme le miroir des mers et des cieux, le
sentiment jaillissant comme un flot de
l’éternité, émanation de chaleur et de
lumière qui s’échappe du soleil sans jamais
tarir son foyer, une illumination de
l’infini par les girandoles des astres sur
l’autel de Dieu.
« Je lus, je relus, je relirais encore...
Je jetai des cris, je fermai les yeux, je
m’anéantis d’admiration dans mon silence.
J’éprouvai un de ces instincts d’acte
extérieur que l’homme sincère avec soi-même
éprouve rarement quand il est seul, et que
rien de théâtral ne se mêle à la candide
simplicité de ses impressions. Je sentis
comme si une main pesante m’avait précipité
hors de mon lit par la force d’une impulsion
physique. J’en descendis en sursaut, les
pieds nus, le livre à la main, les genoux
tremblants ; je sentis le besoin irréfléchi
de lire cette page dans l’attitude de
l’adoration et de la prière, comme si le
livre eût été trop saint et trop beau pour
être lu debout, assis ou couché ; je
m’agenouillai devant la fenêtre au soleil
levant, d’où jaillissait moins de splendeur
que de la page ; je relus lentement et
religieusement les lignes. Je ne pleurai
pas, parce que j’ai les larmes rares à
l’enthousiasme comme à la douleur, mais je
remerciai Dieu à haute voix, en me relevant,
d’appartenir à une race de créatures
capables de concevoir de si claires notions
de sa divinité, et de les exprimer dans une
si divine expression. »
Si le poète inconnu qui avait écrit ces
lignes quelques milliers d’années avant ma
naissance, assistait, comme je n’en doute
pas, du fond de sa béatitude glorieuse, à
cette lecture et à cette impression de sa
parole écrite, prolongée de si loin et de si
haut à travers les âges, que ne devait-il
pas penser en voyant ce jeune homme ignorant
et inconnu dans une tourelle en ruine, au
milieu des forêts de la Gaule, s’éveillant,
s’agenouillant, et s’enivrant, à quatre
mille ans de distance, de ce Verbe éternel
et répercuté qui vit autant que l’âme, et
qui d’un mot soulève les autres âmes de la
terre au ciel !
Voilà la littérature du genre humain !