Le plus
vieil art martial du monde : la kalaripayat
Par Tiego
Bindra, journaliste et photographe indien
Selon
la légende, le Kerala, région située sur la
côte sud-ouest de l’Inde, était enfouie sous
l’océan. Elle fut sortie des eaux par une
représentation humaine de Vishnu (divinité
suprême assurant l’ordre moral et cosmique).
Peuplé de dravidiens, à la peau très noire,
dont l’origine est perdue dans la nuit des
temps, le Kerala, coincé entre des chaînes
de montagnes et la mer d’Oman, protégé des
invasions par une jungle impénétrable,
s’ouvrit très vite vers la mer. Peuple de
marins, les Keralais eurent des contacts
avec Babylone, l'Assyrie, la Chine… Le roi
Salomon y envoya des bateaux pour chercher
de l'ivoire, des singes et des paons ; Rome
y avait un port ; la Grèce une ambassade -
et bien sûr, les Chinois commercèrent avec
le Kerala avant tout le monde. En l’an 600,
après la destruction du Temple de Jérusalem,
un grand nombre de Juifs émigrèrent à
Cochin, capitale maritime du Kerala. Ceux-ci
s’en retournèrent en Israël à partir de
1948 et de nos jours il n'en reste qu'une
centaine. Il y a cinq millions de chrétiens
aujourd’hui au Kerala, le plus grand
pourcentage en Inde. Le Kerala est cité par
de nombreux écrits chinois, par Pline
l’ancien, Ptolémée dans sa géographie, ou
Saint François Xavier... Les Portugais, les
Hollandais, les Français puis les Anglais,
laissèrent tour à tour leur marque dans
cette contrée aux multiples influences
Si vous remontez la côte,
le long de la Mer d'Oman, vous finissez par
arriver dans une petite ville qui s'appelle
Chirakkal, un ancien petit royaume, où
habite un des derniers grands maîtres de
kalaripayat, cet art martial que je suis
venu découvrir. S. Prasad est une
force de la nature, un vrai malabar. Nous
sommes en effet sur la côte de Malabar. Les
Français qui y avaient un minuscule
comptoir, Mahé, ont ramené cette expression
de là-bas, car les Keralais sont forts, très
forts ! Prasad est le fils du dernier
maharaja de Chirakkal. Dépossédé par
l'indépendance indienne de son royaume et de
ses sujets, il s'est reconverti avec
simplicité dans la culture du latex (qui
abonde au Kerala, avec le thé, le riz et les
noix de coco). Mais sa vraie passion, c'est
le kalaripayat. : "Il y a
4000 ans, raconte-t-il, tout le Kerala
n'était qu'une épaisse jungle clairsemée de
quelques villages ici et là et peuplée
d'animaux sauvages dangereux. Les premiers
maîtres de Kalaripayat observèrent
attentivement les attitudes offensives et
défensives des bêtes de la jungle. Ainsi,
continue-t-il, l'éléphant combat souvent en
tournant le dos à son adversaire; le lion
s'immobilise un moment avant l'attaque,
penche la tête et lève la patte avant;
l'ours baisse le museau et charge tout
droit; ou bien encore, le serpent se bat de
bas en haut et mord de haut en bas. Mes
ancêtres, conclue-t-il, adaptèrent huit
différents styles d'animaux à huit
techniques de défense et d'attaques à mains
nues. Ces techniques, qui se passèrent
d'abord oralement de génération en
génération furent ensuite gravées sur des
feuilles de palmes il y a 2500 ans et nous
parvinrent ainsi. Elles s'appellent "Asata
vadivu" et forment la base du Kalaripayat;
de là dérivent toutes les autres disciplines
de notre art".
« Le mot “kalari”
a plusieurs sens, explique-t-il : Le plus
ésotérique d’entre eux est kala :
impuretés ; et ari : tailler. Le plus terre
à terre: pratique de la bataille ». « A
l'origine, continue-t-il, chaque grande
famille possédait son gymnase ou kalari. Il
n'était pas réservé uniquement à l'éducation
martiale ou payat, mais également à diverses
autres activités visant aussi bien au
développement de l'esprit qu'à celui du
corps. Chaque kalari était placé sous la
direction d'un guru, qui jouait un rôle
essentiel au sein de la communauté ; il y
supervisait notamment les duels qui
permettaient de régler les conflits. Il
existait cinq types de kalari : kurum kalari
pour l'entraînement à la guérilla, anka
kalari pour les duels, cheru kalari pour la
médecine, kodum kalari pour la méditation et
la science des marman et kuzhi kalari pour
la pratique.
C'est à l'écart du
village, près d'un temple consacré à
Mahakali, déesse de la guerre et du courage,
que se dresse le Kalari, le lieu où l'on
s'adonne à la pratique de la bataille: "kalari-payat".
Ce dojo indien ne peut être construit
n'importe comment. On délimite d'abord un
rectangle de douze mètres de longueur et de
six mètres de largeur. La terre est ensuite
creusée jusqu'à deux mètres de profondeur,
pour plus de fraîcheur pendant l'été
torride; et le sol est recouvert d'une fine
couche de bouse de vache. On coiffe cela
d'un toit fait de palmes tressées et le tout
est consacré par un prêtre. L'élève pénètre
toujours dans le kalari avec le pied droit,
touche le sol et porte la main à son front
en signe de vénération pour la terre et se
rend directement à un autel où brûle une
lampe à huile et où sont assemblées toutes
les armes au milieu de fleurs. Il salue
l'image de la déesse, mains jointes, puis
celle des maîtres passés et enfin touche les
pieds de "l'asan", le maître, qui est à la
fois son maître martial et son gourou
spirituel. La leçon peut alors commencer.
Alors, sous mes yeux ébahis, Prasad se mit à
"chanter" toute une série d'exercices
d'échauffement, quelquefois reprenant la
même mélopée, tantôt brodant sur un autre
rythme, telle une raga de musique indienne
dont le thème principal est improvisé à
l'infini. Et les enfants virevoltent,
sautent, s'accroupissent, lèvent la jambe
droite jusqu'au front, pivotent sur la
gauche remonte la jambe droite de l'autre
côté et ainsi quatre fois de suite. Essayez,
si vous croyez que c'est facile!
Puis on passe
immédiatement à l'entraînement avec armes.
Et quelles armes! L'otta d'abord,
sorte de manche de bois dur en forme de
défense d'éléphant, se terminant par une
pointe et dont on se sert, explique Prasad,
"pour piquer les points vitaux des
adversaires". Toujours emprunté aux animaux,
le madi, deux cornes de cerf
attachées ensemble avec lesquelles on pique
les yeux ou le cou. Le silambam, arme
favorite des moines bouddhistes, est un
bâton de bambou, soit court, soit long, qui
devient redoutable dans les mains d'un
expert. "Les mouvements de silambam
d'un vrai maître sont si rapides, commente
Prasad, qu'ils sont invisibles à l'oeil nu;
et il peut même arrêter une pierre jetée de
trois mètres de distance ». Et sur son
ordre, deux jeunes garçons se battent avec
des bâtons longs, dont l'extrémité a été
trempée dans de l'indigo et se marquent le
corps sans jamais se faire de mal! Mais
l'arme la plus extraordinaire du kalaripayat,
c'est sans aucun doute l'urimi, une
épée flexible à double tranchant, dont
raffole Prasad: "les guerriers d'antan
s'enroulaient l'urimi autour de la
ceinture et ils étaient capables de la tirer
d'un coup et de trancher net la tête de
l'adversaire". Enfin arrive l'heure de
l'entraînement à mains nues, car dans le
kalaripayat on ne passe aux techniques à
mains nues, que lorsqu'on a maîtrisé les
armes.
"Les premiers maîtres du
kalaripayat, raconte Prasad, découvrirent 96
points du corps considérés comme mineurs,
entraînant lorsqu'ils sont frappés, une
douleur violente ou une paralysie temporaire
- et douze provoquant la mort ». Il y a 2000
ans ces points vitaux furent transcrits et
catalogués sur des feuilles de palme et
passés aux initiés de génération en
génération. Ces écrits s'appellent marama
sutras et décrivent en détail la
location de chaque point, les symptômes chez
l'adversaire après coup et les centres
nerveux à stimuler pour ramener à la vie.
Ainsi le thilaka
varnam, entre les yeux, un demi
centimètre au dessus des sourcils, le
troisième oeil indien, que les hindous
marquent d'un cercle rouge. Un coup porté à
cet endroit provoque chez l'adversaire un
flot de sang par la bouche. Ou le
Sevikutizi Varnam, situé à la jonction
de l’oreille et de la joue, au niveau du
nerf cochléaire. Lorsque ce point est
frappé, le teint devient pale, les pupilles
changent de couleur, les yeux deviennent
fixes et la victime sue à profusion, alors
que certaines parties de son corps se
refroidissent. Ou encore, le thuema varua.
Sous la pomme d’Adam, au creux du cou.
Frappée sur ce point, la victime se met à
trembler violemment, transpire à grande eau.
Le visage prend une couleur très sombre et
le sang coule du nez….
Les Asans (maîtres) du
kalaripayat sont donc non seulement des
maîtres d'art martiaux, des yogis, car ils
apprennent à ne pas utiliser leur art à des
fins personnelles, mais aussi des docteurs.
Le susruta samhita, un texte
médical indien composé au 2ème
siècle après J.C par le chirurgien Susruta,
reprend les 108 points vitaux du corps
humain et démontre que chacun de ces points
n’est pas seulement fait pour être frappé,
mais est aussi, si la pression est légère et
contrôlée, un lieu de soulagement et de
guérison. Les techniques de réanimation du
marama adi utilisent cette
connaissance. Parallèlement, l'ayurveda,
dont s’inspira la médecine kalari, (sanskrit
Ayu: vie et Veda: connaissance) est une
médecine indienne basée sur les plantes, les
massages, et le yoga. L'ayurveda est
également appelée science de la vie, de la
prévention et de la longévité, car ce sont
ses buts principaux. Cette médecine s'est
développée, sur les bords de l'Indus, en
Inde il y a environ 5000 ans, on en trouve
des traces dans les Vedas, les plus anciens
textes sacrés de l’hindouisme. Elle se
propose de rechercher un bien-être durable
dans la vie en remettant l'homme dans sa
dimension à la fois physique et spirituelle.
Les maîtres de kalari savent également
réparer les os qu'ils cassent; ils
pratiquent aussi la science du massage,
avant et après l'entraînement, utilisant
leurs propres huiles et une technique de
massage avec les pieds unique au monde.
« Mais l'histoire n'est
pas finie, interrompt Prasad: il était une
fois à Kancheepuram, un petit royaume d'Inde
du Sud (aujourd'hui dans l'état du Tamil
Nadu), un prince qui s'appelait Boddidharama.
Eduqué dans la plus stricte tradition
bouddhiste, car le bouddhisme avait
supplanté l'hindouisme à cette époque en
Inde, il fut très tôt initié au kalaripayat
et devint un des grands maîtres de son
époque. Mais à 20 ans, au grand désespoir de
son père, qui voulait lui léguer son trône,
Boddidharama renonça à ses droits, prit
l'habit de moine et décida d'aller
évangéliser la Chine, comme tant de ses
compères." Empruntant la Route de la Soie,
le Prince arriva en Chine Centrale jusqu'au
temple de Shaolin, un monastère bouddhiste
qui avait été construit en 495 sur les
ordres de l'Empereur Hsia-un. L'enseignement
que le Boddhidarma prodigua alors aux moines
de Shaolin allait changer à jamais la face
du Bouddhisme. Il simplifia les rites,
élimina le besoin de textes sacrés et
professa: "vous trouverez Bouddha en allant
à l'intérieur de vous-même". Cette nouvelle
doctrine appelée Dhyana en Inde et C'han en
Chine est aujourd'hui universellement connue
sous le nom de bouddhisme Zen.
"Non content de
révolutionner le Bouddhisme enchaîne Prasad,
le Prince jeta aussi les bases de tous les
futurs arts martiaux d'Asie: il inculqua aux
moines les techniques à mains nues du
kalaripayat. Ainsi naissait la Boxe de
Shaolin, plus tard appelée Kung-fu et
vulgarisée par Bruce Lee dans les années 70.
Et lorsque le Bouddhisme s'en alla à la
conquête de Japon, il s'arrêta en route à
Okinawa. Et là le kalaripayat, devenu entre
temps boxe de Shaolin, se maria avec les
techniques locales de combat pour se
transformer en Karaté, l'art de la main
nue... avant de prendre tout le reste du
Japon d'assaut, grâce à la formule géniale
du Boddidharma: pratique martiale = prière
du corps.
Et comme je quittais
Chirakkal et mes nouveaux amis, je pensais
toujours au kalaripayat, qui n'est plus
pratiqué aujourd'hui que dans les villages
du Kerala, supplanté dans toutes les grandes
villes, ô suprême ironie, par ses
descendants, le Karaté et le Kung-fu.
L'ancêtre de tous les grands arts martiaux
d'Asie va-t-il éteindre lentement? N'est-il
pas temps que le monde découvre cet art
martial unique au monde, qui regroupe en son
sein toutes les disciplines connues et
inconnues, qui est à la fois une science de
massage, un savoir médical, et une tradition
ésotérique et initiatique?