Interview
de Vivek Datta
Propos
recueillis à Binsar par François Gautier
Vivek
Datta a eu une destinée exceptionnelle : né
à Delhi en 1921, dans une famille de la
haute bourgeoisie indienne. Son grand-père
était un des fondateurs de l’Arya Samaj, un
mouvement réformateur hindou du XIXe siècle
et fut jeté en prison par les Britanniques
pour ses activités indépendantistes. Vivek
étudia la philosophie à l’université de New
Delhi ‘(on ne sous enseignait que la
philosophie occidentale, dira-t-il plus
tard, pas la philosophie bouddhiste et
hindoue’), puis rencontre en 1949
Krishnaprem, un ancien pilote de guerre
britannique, qui devint un ‘yogi’ et avait
établi son ashram à Mirtola, dans les
montagnes Kumaon. C’est le grand tournant de
la vie de Vivek, qui comprend que
philosophie ne veut pas forcément dire
‘pratique de la sagesse’. Après deux ans
passés en Angleterre, il atterrit à Binsar,
un petit paradis himalayen près d’Almora (en
dessous du Népal), où il rencontre sa future
femme, Marie-Thérèse, une Belge, grande
résistante pendant la 2ème guerre
mondiale. Marie-Thérèse est l’assistante
d’Alain Daniélou, qui à l’époque travaille à
l‘Institut Français de Pondichéry. Ils se
marient en 1956 et s’installent à Binsar en
1960. C’est à Paris en 1961, que Vivek
rencontre Alain Daniélou pour la première
fois. Les deux hommes finiront par
travailler ensemble.
Q. Quelle a été votre première impression
d’AD ?
R. Un homme intelligent, fin et cultivé
avec beaucoup d’humour. Il faisait partie
d’un groupe de poètes et d’écrivains indiens
en tournée en France. Je l’ai revu plusieurs
fois à la suite.
Q. Quand avez-vous travaillé avec lui ?
R.
Lorsque Alain est parti à Berlin ouvrir son
Institut de musique comparative avec l’appui
de l’Unesco et il m’a demandé ainsi qu’à
Marie-Thérèse faire partie de son équipe.
J’étais en charge de la section indienne et
Marie-Thérèse était l’assistante d’AD, comme
à Pondichéry. AD était le directeur de
l’Institut et Raymond Burnier, l’ami d’AD,
en était le secrétaire.
Q. Vous connaissiez
bien Burnier ?
R.
Oui, c’était un remarquable photographe,
mais un piètre administrateur - cela ne
l’intéressait pas d’ailleurs, lui qui était
l’héritier de Nestlé et n’a jamais connu
d’ennuis financiers dans sa vie. Ses
photographies de Khajurao (temples célèbres
pou leurs fresques érotiques) – à l’époque
où personne ne connaissait cet endroit, -
sont fabuleuses.
Q. Comment AD et
Burnier se sont-ils rencontrés ?
R.
AD avait été invité en Afghanistan par le
roi Zahir, mais il n’avait pas l’argent pour
y aller. Burnier lui a dit : ‘moi je ne suis
pas invité, mais j’ai l’argent’ ! C’est
comme cela qu’ils y ont été ensemble.
Après, ils ont fait toute l’Asie et ont
fini par atterrir en Inde et s’établir à
Bénarès dans un très beau palais au bord du
Gange.Ils rencontrèrent là leur gourou,
Swami Karpatri, qui donna à Alain Daniélou
le nom indien de Shiv Saran (et Har Saran à
Burnier).
Q. Alain Daniélou
était-il un hindou ?
R.
Intellectuellement oui, car il était très
sérieux quant à l’étude de
l’hindouisme, mais c’est seulement à la fin
de sa vie qu’il pratiqua vraiment les
préceptes de l’hindouisme.
Q. Vous semblez avoir quelques réserves ?
R. Alain Daniélou doit beaucoup aux
Pandits (brahmanes érudits), pour l’étude de
la musique, la traduction du sanskrit, mais
il ne reconnut jamais cette dette et faisait
comme s’ils n’existaient pas. Il a également
essayé de s’approprier les travaux sur la
musique Dattilam (musique sacrée de l’Inde
ancienne) de Mukund Lath. Il n’avait
lui-même fait aucune recherche, mais
estimait que comme c’était son institut qui
avait payé pour ces travaux, les résultats
lui appartenaient. Je n’étais pas du tout
d’accord aussi il m’a congédié ainsi que
Mukund . Marie-Thérèse a suivi peu de temps
après par fidélité. Mukund Lath a publié ses
travaux en Inde sous forme de thèse qui
devint plus tard un livre. AD a eu également
des problèmes avec le sitariste Ravi
Shankar, car Alain avait coupé par erreur
des morceaux importants de ses
enregistrements ce qui a rendu Ravi furieux
Q. AD était-il un
sanskritiste ?
R. À
mon avis, non. Il dépendait trop de l’aide
des pandits. Je pense également qu’il était
meilleur musicologue qu’historien. Sa
connaissance de l’histoire indienne était
trop superficielle, trop romantique et
parfois défectueuse.Il y a deux sortes de
gens qui s’éprennent de l’Inde : ceux qui
aiment la pompe des Moghols et des
britanniques et les métaphysiciens :
Daniélou, Guénon et quelques autres. La
deuxième catégorie s’éprend souvent de
l’hindouisme, mais l’interprète à sa façon,
comme Max Mueller l’a fait.Ce ne sont que
les plus sérieux, tel Krishnaprem, qui vont
plus profond et découvrent la spiritualité
éternelle qui est derrière l’hindouisme.
Q. Que pensez-vous
de l’indologie pratiquée en Occident ?
R. Indologie ? C’est un mot péjoratif !
Que diriez-vous si nous créons un
département d’Europologie ? Ferait-il
justice à l’Europe ? Sûrement pas ! L’Inde
se vit de l’intérieur. Ceux qui prétendent
connaître l’Inde assis derrière leurs
bureaux à Paris, New York ou Bonn se font de
l’illusion car ils ne pratiquent qu’une
connaissance superficielle. Alain Daniélou
lui, a eu le courage et la sincérité de
vivre l’Inde, même s’il a pu se tromper par
moments. C’est là que je lui rends hommage
Q. Quand avez-vous
rencontré Alain pour la dernière fois ?
R. Je ne l’ai jamais revu, car peu de
temps après AD a quitté Berlin avec son
nouveau compagnon, Jacques Cloarec, un type
tout à fait bien, et est parti s’installer
en Italie. C’est là que je Marie-Thérèse l’a
rencontré pour la dernière fois au début des
années 80. Elle l’a trouvé énormément
changé, plus doux, plus modeste – il
semblait pratiquer l’hindouisme
sérieusement. Je crois qu’à la fin de sa vie
il avait fait la paix avec lui-même et avec
les autres et qu’il restait énormément
attaché à l’Inde et à l’hindouisme.