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Interview
d'Umar Timol
Propos
recueillis par Philippe Pratx
pour La Nouvelle
Revue de l'Inde et
Indes réunionnaises
Umar Timol,
écrivain mauricien, était déjà connu pour les textes poétiques qu'il a
publiés dans plusieurs recueils au cours des
dernières années.
Il nous propose à présent une œuvre
romanesque : Le Journal d'une vieille folle. Il se confie notamment
sur ce livre et sur son vécu de la littérature...
UT :
Je suis né en 1970 à l'île Maurice et j'y vis
toujours. Je suis marié et père de deux enfants, Soufyaan et Maariya.
J'écris depuis environ une dizaine d'années. Je suis l'auteur de trois
recueils de poésie, La Parole Testament, Vagabondages et Sang, parus aux
Editions L’Harmattan. J’ai aussi écrit des nouvelles qui ont été
publiées dans « Collection Maurice ». Récemment j’ai écrit un scénario
de BD, Les Yeux des Autres, qui a été publié dans Visions
d’Afrique
aux Editions L’Harmattan. Je suis aussi l’auteur d’un recueil
d’aphorismes, Les Affreurismes, qui est disponible sur le site culturel
mauricien kiltir.com. Le
Journal d'une vieille folle est mon premier roman. J’ai achevé l’écriture
de ce roman dans la cadre d’une résidence d’écriture au Festival des
francophonies en Limousin. Je suis, par ailleurs, l’un des membres
fondateurs de la revue de poésie mauricienne Point Barre. C’est une
revue pluriculturelle dont l’objectif est de réunir des poètes
mauriciens et des poètes étrangers venant de tous les horizons. Nous
publierons bientôt le treizième numéro, qui sera consacré au thème
suivant, « Un monde..des mondes ». Pour en savoir plus, vous pouvez vous
rendre sur le site web de la revue :
http://revuepointbarre.com/#P.
J’ai
toujours été fasciné par les livres. Je considère que la lecture d’un
bon livre est un plaisir total, semblable en cela à un plat de briani (on
peut trouver cette comparaison douteuse !) car le livre parvient à me
satisfaire complètement, à satisfaire mes sens, mon intellect et mon
cœur. Et ce qui est terrible, au fond, c’est qu’au fil des années la
situation, si on peut dire, s’est détériorée, mon envie de lire s’est
décuplée et je ne sais plus où donner de la tête. Cela s’explique aussi
par le fait qu’il est aujourd’hui relativement facile d’avoir accès aux
livres. On peut, par exemple, les télécharger sur le net, ainsi je me
retrouve littéralement enseveli sous des livres, je veux tous les
dévorer mais je n’y arrive évidemment pas.
Je me dis que le paradis est ce lieu où on a tout le temps
nécessaire, en d’autres mots l’éternité, pour lire tous les livres du
monde.
Le désir d’écrire est évidemment le corollaire de cette fascination
pour les livres mais j’ai pendant longtemps considéré la littérature
comme un lieu inaccessible, réservé à une « élite ». Et j’ai commencé à
écrire presque à contrecœur, avec un véritable sentiment d’incapacité.
Et ce sentiment subsiste toujours, la peur de la page blanche, la peur
de la médiocrité, la peur de ne pas être à la hauteur. Je crois que le
premier déclic a été la publication de mes poèmes dans la page
« culture » du journal mauricien L’Express. Ensuite on m’a proposé de
participer à un projet, une anthologie de poésie mauricienne. Et c’est
ainsi que, de fil en aiguille, je suis parvenu à publier un premier
recueil poétique, puis un deuxième et un troisième et plus récemment un
roman.
Je tiens à souligner que le soutien des autres est essentiel. Il
suffit parfois de peu, d’un commentaire encourageant pour que cela
suscite l’envie d’aller plus loin.
J’ose croire que je serai un jour un écrivain. Je pense que c’est
un long cheminement, souvent douloureux mais avec des lieux de lumière
et de joie. L’écriture occupe une place importante dans ma vie et je
veux, tout en demeurant lucide, aller au bout de ce que je peux faire,
repousser mes limites. J’ai compris qu’il ne s’agit pas d’écrire comme
les autres, même si on peut s’en inspirer, mais de trouver sa voix,
d’apprendre à cultiver cette voix et d’aller autant que possible jusqu'à
ses limites.
UT
:
Le Journal d’une vieille folle est un texte hybride. J'avais
d'abord écrit un texte poétique, Fragments d'un corps, des poèmes en
prose sur la thématique de l’amour, une tentative d’explorer toute les
facettes du sentiment amoureux, d'expliciter chacune de ses étapes.
Ensuite, lors d'un séjour à Paris – je m’y étais rendu pour participer
au Salon du Livre –, j'ai eu un déclic, j'ai littéralement « vu » ce
personnage de vieille folle, une femme dans la cinquantaine, désespérée
et amère, en quête d’on ne sait quoi. J'ai donc dans un premier temps
écrit une nouvelle intitulée Métro qui évoque cette femme. Nouvelle qui
a été publiée, je vous le signale, sur le site africultures.com (http://www.africultures.com/php/index.php?nav=article&no=8575).
Puis je l’ai élaborée pour en faire Le Journal d’une vieille folle. Ce
personnage embryonnaire est donc devenu une Mauricienne qui a fui le
carcan insulaire, qui vit en France depuis une trentaine d’années, qui
déteste son mari, qui est suicidaire et qui tombe éperdument amoureuse
d’un jeune ami de son mari. Son journal raconte, non sans humour il faut
le préciser, sa descente aux enfers. J’ai inséré des éléments,
évidemment modifiés, provenant du recueil poétique dans le texte. D’où
le caractère lyrique de la deuxième partie du roman. Ma vieille folle
est donc une créature étrange, à mi-chemin entre poésie et roman. Mais
je pense que le terme de roman lui convient mieux. Le roman après tout
est un genre très hybride.
J’ai pris beaucoup de plaisir à écrire ce roman et j’espère qu’il
parviendra à toucher le lecteur. Kafka a écrit que la littérature doit
être la hache qui brise la mer gelée en nous et si je n’ai ni cette
prétention ou ambition, j’aimerais pouvoir éveiller le lecteur au
devenir de cette femme complètement embourbée dans la souffrance, ainsi
participer au périple de ses sens, de son corps, de son mal-être, de ce
désir de l’autre qui est condamné à l’échec.
UT : J’aime bien ce type
d’écriture car elle me permet d’entrer dans la peau d’un personnage, de
pénétrer son imaginaire, de capturer ou du moins de tenter de capturer
la substance de son être. Je trouve que ce processus associé à sa
création est intéressant car d’une part il y a un peu de moi-même dans
cet être, ensuite j’y mêle mes lectures (pour la « vieille folle »
: voix
de femmes dans les romans d’écrivains indiens ou d’origine indienne, Divakaruni, Lahiri, Anita Nair, Anita Desai,
etc.) ainsi que les voix des
personnes que je connais, de mes amis, des proches. Après je condense
tous ces éléments pour façonner cet être imaginaire. Je me love ainsi
dans son corps et il / elle se met à parler. On pourrait comparer cette
démarche à celle du ventriloque. Le monologue me permet, par ailleurs,
d’être au plus proche du personnage, de pénétrer dans un lieu de vérité,
où le personnage se révèle complètement, dans toute sa complexité, ses
contradictions et sa folie. Il me permet de procéder à une mise à nu de
l’être, de révéler ce qui se cache derrière les apparences. Je pense que
ce travail de dépouillement de l'être et de ses masques est très
intéressant et parfois même troublant. Dans quelle mesure est-ce que
l'auteur devient cet autre qui exacerbe certaines de ces potentialités
mais qui n'est évidemment pas lui ?
Je crois que c’est Sartre qui a écrit que « l’autre détient un
secret, le secret de ce que je suis ». L’auteur peut, par un véritable
exercice d’empathie, pénétrer le « secret » de l’autre, le noyau dur de
son être et ainsi révéler une facette de la condition humaine.
-
IR/LNRI :
Votre
personnage, avant d'entreprendre son journal, tente d'expliquer les
raisons de cette entreprise. Parmi ces raisons : « j'ai envie de me
défouler, dit-elle, de m'éclater ». Ces verbes peuvent-ils en fait
s'appliquer à la façon dont vous avez vous-même abordé et vécu
l'écriture de ce livre ?
UT : Pas tout à fait.
L’écriture est effectivement un défouloir, un espace de liberté mais je
crois qu’il est d’autres motivations, plus fondamentales, qui m’ont
poussé à écrire ce livre. D’abord j’ai tenté d’interroger un certain
nombre de problématiques, par exemple, le sens à donner à sa vie face à
la mort (la vieille folle a perdu la foi et face au temps qui passe,
elle veut s’ancrer dans un absolu ), la quête identitaire (cette qui
femme au bout du compte n’est ni mauricienne, ni française, bute çà et
là sur des écueils, ici le carcan traditionnel, là-bas l’hyper
individualisme), la quête du bonheur (cette femme qui est au fond un
grand romantique désire un ailleurs qui ne cesse de fuir ) ou encore le
sens de l'amour passion (n'est-il finalement qu'une illusion, un
processus de réinvention de l'autre, d'idéalisation ?). L’écriture est
aussi et surtout une quête de la beauté, j’aime les mots, j’adore les
mots, je suis épaté par ceux qui ont le pouvoir de les ciseler, de les
modifier, de les enchaîner pour fonder une œuvre qui parvient à
m’émouvoir, qui a une résonance profonde en moi. Je pense, par exemple,
aux textes de Camus, de Césaire, de Le Clézio, d'Ananda Devi ou de
Chamoiseau. Ecrire est donc cette tentative, bien sûr vaine, de recréer
cette beauté. J’écris, porté par un souffle qui est celui du désir de la
beauté. Ainsi le rêve, évidemment inaccessible, qui se renouvelle à
chaque nouvelle tentative, serait d’écrire un texte parfait, tant dans
le forme que dans le fond, un texte qui pourrait demeurer au-delà de
l’éphémère et qui pourrait provoquer une rupture dans le lecteur,
l’amener à voir le monde autrement. Et finalement, pour tout être tout
fait franc, je ne sais vraiment pas pourquoi j’ai écrit ce livre, à vrai
dire, je ne sais pas pourquoi j’écris, il est simple après coup de
rationaliser, on veut inscrire sa démarche dans une logique et dans une
cohérence mais peut-être que l’écriture relève tout simplement d’une
forme de déraison.
-
IR/LNRI :
La
thématique amoureuse – qu'il s'agisse d'amour fort ou pathétique, « à la
con » ou tropical, de « l’amour [qui] vaincra tous les obstacles »...,
pour reprendre quelques-unes de vos expressions – est centrale dans
votre roman : que pouvez-vous en dire ?
UT : Etre poète c’est évidemment être très sensible à l’amour ! Je ne
vous apprends rien de nouveau. J’estime que l’amour est une clef qui
nous permet de dénuder l’humain, dans ce qu’il a de plus glorieux mais
aussi de plus tragique.
Ma vieille folle est une cynique, qui ne croit plus en l'amour
parce que son mariage est raté, parce que sa vie est ratée, parce
qu’elle vieillit, parce qu’elle est convaincue qu’elle est laide mais
elle ne peut s’empêcher de tomber amoureuse d’un jeune homme. Elle ne
peut s’empêcher de l’aimer, c’est plus fort que tout. Elle est en proie
à des sentiments incontrôlables mais elle est paradoxalement très
lucide. Elle a assez vécu pour savoir que cette passion amoureuse relève
du fantasme, que c’est une construction de l’esprit, qui n’a pas
grand-chose à voir avec la personne réelle. Elle est donc ancrée dans un
sentiment, une passion ravageuse, dont elle n’arrive pas à se
débarrasser. J’ai voulu surtout explorer cette déchirure, cette lucidité
exacerbée qui exige qu’elle arrête mêlée a l’impossibilité de cesser
d’aimer et aussi les mécanismes de cette folie amoureuse qui l’incitent
à l’anéantissement.
Je pense qu’au fond la vieille folle est en quête d’un absolu et
elle sait bien qu’elle ne peut le trouver que dans le divin puisqu’elle
n’arrive plus à croire, puisqu’elle a perdu la foi. Elle a fait de
l’autre, dans ce cas le jeune homme, son absolu, qu’elle sait précaire
et illusoire ; d’où un tiraillement perpétuel, une torture perpétuelle,
un désir perpétuel qui bute sur l’absence et le vide.
IR/LNRI :
Au-delà de l'amour, l'émotion sous bien des formes est presque
constamment mise en évidence dans votre écriture. Cela fait-il de votre
roman ce que l'on pourrait appeler une fiction lyrique ?
UT : Je crois qu’on peut
effectivement appeler Le Journal d’une vieille folle une fiction
lyrique. C’est sans doute la définition qui convient le mieux pour
appréhender ce texte. J’ai envie désormais d’aller plus loin dans cette
voie, c.à.d. écrire des fictions qui puisent dans le lyrisme poétique.
Il m’est difficile de sortir du schéma poétique qui est celui d’une
écriture des fulgurances et je suis arrivé à la conclusion qu’il n’y pas
lieu de s’en soucier mais au contraire qu’il faut apprendre à mieux la
dompter, la maîtriser ou l’élaguer pour l’insérer dans une écriture
romanesque. Comme je l’ai souligné plus haut, j’aime cette écriture,
j’ai l’impression de me laisser porter par un véritable flot de mots,
une pulsion de mots, les mots se déversent spontanément sur la page, je
crois que c’est une écriture-musique, qui s’inspire des rythmes des
qawalis de l’extraordinaire Nusrat Fateh Ali Khan, cette sensation de
tourner de plus en vite, puis on ralentit, puis on accélère, de plus en
plus vite, toujours plus vite et on se dirige graduellement vers
l’extase et l’extinction.
UT :
Permettez moi d’abord de vous remercier
d’avoir publie mes poèmes sur votre site Indes réunionnaises.
Je crois que les mécanismes de la création sont les mêmes, j’opère
selon une même logique, la poésie et roman sont les deux facettes d’un
même désir. La différence se situe peut être par rapport à l’autre, au
lecteur. La poésie, comme vous le savez, est un genre très peu apprécié,
qui confine, dans une grande mesure, l’auteur à des circuits
confidentiels, personne ou presque ne lit de la poésie. C’est un genre
qui nous condamne à la solitude. Le roman, par contre, est un genre
populaire et il n’est pas nécessaire de publier un best-seller pour être
lu. Je pense que l’élément nouveau est cette possibilité d’établir un
dialogue avec le lecteur, peut-être que cela relève du narcissisme,
enfin je ne sais pas mais on n’écrit pas après tout que pour soi, on
écrit parce qu’on a envie d’être lu.
J’en profite ici pour un dire un mot à propos d’un extraordinaire
festival poétique auquel j’ai récemment participé, le International
Poetry Festival à Rotterdam (http://www.poetryinternationalweb.net/pi/site/prefestival/festival_item/22006/home/festival-2012 ),
et qui m’a rappelé que la poésie pouvait être une activité légitime. En
effet ce festival était merveilleux, une organisation quasi parfaite,
des rencontres avec des poètes de talent venant de tous les horizons et
surtout, last and not least, le sentiment que la poésie a un sens aux
yeux des autres, qu’on n’est finalement pas si seuls que ça. Je tiens à
remercier les organisateurs, en particulier Bas
Kwakman, Correen Dekker, Marc Kregting et
Sarah Ream.
Pendant le festival, le poète en moi a eu le sentiment d’exister et
c’est le plus beau des cadeaux.
IR/LNRI :
Votre
identité mauricienne d'ascendance indienne vous semble-t-elle jouer un
rôle dans votre perception, votre conception et votre pratique de la
littérature ?
UT
: Je pense que cela est vrai mais il m’est difficile de cerner
exactement comment la part indienne de mon identité influence ma
pratique de la littérature. J’aimerais, si vous le permettez, partager
une réflexion à ce propos. Il y a, il me semble, d’une part l’identité
telle qu’elle nous est offerte par nos origines, notre parcours, dans
mon cas et dans le cas de tous les Mauriciens une identité complexe
(indienne, musulmane, européenne etc ), et d’autre part il y a ce que
j’appelle l’identité de l’imaginaire, qui puise dans l’identité
contingente mais qui est en même temps une identité qu’on peut
déconstruire et réinventer à volonté. Et quand j’écris il me semble que
c’est surtout cet imaginaire de tous les possibles qui prend le dessus,
cet imaginaire qui est un lieu de rencontres, de métissages où se mêlent
des livres, des images, de la musique, tant de choses : c’est un lieu
sans frontières et je me sens incapable de démêler tous les fils de ces
appartenances mais je crois que finalement cela n’a aucune importance,
cet imaginaire dispersé est enrichissant et je veux créer avec cet
imaginaire de toutes les libertés qui est peut-être finalement un lieu
de résistance.
-
IR/LNRI :
Quels
sont les auteurs, mauriciens ou étrangers, actuels ou anciens, à qui va
votre admiration ?
UT : Il y en a beaucoup et si je me mets à les citer tous on risque d’y
passer la nuit !
Pour ce qui est des poètes mauriciens, j’aime beaucoup Théodore, je
considère que son Au nom de la mer est un chef d’œuvre. Malheureusement
c’est un poète qui est passé aux oubliettes et qu’il est important de
redécouvrir. J’aime aussi les textes des poètes de la nouvelle
génération, Yusuf Kadel, Michel Ducasse ou encore Alex Ng. Je me sens
très proche de l’univers poétique d’Ananda Devi, je ne cesse de relire
son recueil Le long désir, qui est un texte d’une grande ampleur. Et il
y a évidemment Khal Torabully, qui est l’auteur d’une œuvre très riche.
Nous avons d’excellents romanciers à Maurice. J’aime en particulier
les romans d’Amal Sewtohul, il a un imaginaire tout à fait fantasque et
hybride et il s’imposera comme une voix majeure de la littérature de
l’océan Indien et de la littérature mondiale. Il faut lire aussi les
romans de Natacha Appanah, en particulier Blue Bay Palace, j’aime son
écriture furieuse et ciselée. Le roman La maison qui marchait vers le
large de Carl de Souza est remarquable, une écriture parfaitement
maîtrisée et une technique romanesque remarquable.
Un mot à propos d’un jeune auteur qu’on connaît moins, Sylvestre Le
Bon. Il est l’auteur de deux recueils de poésie, d’un essai sur Le
Clézio et plus récemment d’un premier roman, Une destinée bohémienne,
publié aux Editions L’Harmattan. Je trouve que c’est un beau roman, j’ai
surtout été impressionné par la seconde partie du roman où le narrateur
raconte, dans une langue sobre et maîtrisée, le sentiment d’aliénation
d’un homme qui vit en marge de la société mauricienne.
Je cite en vrac quelques auteurs étrangers que j’aime en
particulier, Vargas Llosa, David Lodge, Alain de Botton, Ha Jin, Jhumpa
Lahiri, Adichie, Vikram Seth et JMG Le Clézio.
Un dernier mot à propos d’une littérature qui a récemment suscité
mon attention, qui est celle de la rencontre avec l’altérite et de la
métamorphose des êtres. Je pense, par exemple, aux textes de Michel
Foucault sur la révolution iranienne où on découvre que ce dernier, dont
l’appartenance intellectuelle était aux antipodes de l’Islam radical, a
peut-être mieux compris que quiconque la dynamique et la raison d’être
de cette révolution. Et aussi The Road to Mecca par Muhammad Assad, un
de mes livres préférés, un texte autobiographique qui raconte la
conversion d’un intellectuel juif à l’islam, son itinéraire spirituel et
son voyage au Moyen-Orient. Un livre essentiel si on veut comprendre
l’Islam et le Moyen-Orient et aussi si on est en quête de sens. Et
toujours sur le même thème, un livre que je lis en ce moment, The Butterfly Mosque, par une Américaine, Willow Wilson, qui raconte sa
conversion à l’Islam. Un livre subtil et élégant, qui aborde la question
des préjugés et du soi-disant clash des civilisations, et qui vaut
définitivement le détour.
UT : Je travaille sur un
nouveau projet intitulé Le Monstre. C’est, en deux mots l’histoire d’un
être qui, à la suite d’une guerre apocalyptique, décide d’exterminer
tous les survivants car il estime que l’homme, étant donné son caractère
destructeur, doit disparaître. Je dois reconnaître que c’est assez
affreux car il n’arrête pas de tuer et j’en suis au stade où il s’exerce
au cannibalisme et il considère finalement que ce n’est pas si
désagréable que ça. Je vous invite à lire un court extrait de ce nouveau
roman.
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Extrait d’une nouveau
projet d’écriture, Le Monstre.
Je suis la bête. Je
suis le monstre. Je bute ma tête. Je tape ma tête. Contre le mur.
Contre tous les murs. Je bute, je craque, je détruis. Je
disloque. Je suis le monstre. Je vis tapi dans la nuit. Je m'emplis
de ses enflures. Je me gave du sang des enfants avortés. Je me gave
de vos déchets. De la pelure de vos rêves. Je suis le monstre. Je
suis la bête. Os craqués. Os écrasés. Os disséminés. Je me nourris
de la souffrance. Je sème le chaos. Je sème la haine. Nul langage ne
parviendra à m’enclaver. Nulle loi ne parviendra à m’emprisonner.
Nul dogme ne cloisonnera mes rages. Je suis la bête. Je suis le
monstre. J’agis selon le bon vouloir de mes instincts. J’agis selon
le bon vouloir de ma chaîr. J’agis selon le bon vouloir de mes
cauchemars. Je suis la bête. Je suis le monstre. Je surgis dans les
grands plis de l’obscur. Je ne suis d’aucune observance, d’aucune
foi. Je me voue un culte sans fins. Je suis la bête. Je suis le
monstre. Je ravage toutes vos accoutumances. Je suis le titulaire de
la plus grande des lucidités. Je sais l’histoire et tous ses
rouages. Je sais l’amour et tous ses manifestes. Je sais le temps et
tous ses déclins. Je sais l’homme et tous ses visages. Je sais ce
qu’il triture dans ses entrailles. Je sais la mort et toutes ses
déloyautés. Et je suis du refus. De la résistance. Je suis la bête.
Je suis le monstre. Et personne ne parviendra à me réconcilier à un
quelconque diktat. Amitié, amour ou moralité. Je ne crois en rien.
Ou si. Je crois en moi. Je suis l’objet de mon culte. Je me vénère.
Je suis d’une seule limite, d’un seul interdit. Ma volonté. Ma
volonté est loi. Ma volonté est pouvoir. Ma volonté défigure tous
les palabres de la décence. Je suis la bête. Je suis le monstre. Je
vis à l’ombre de vos stupides désirs. Je les scrute. Je les observe.
Je les dissèque. Et je les saccage. Je ne vous autorise aucune
illusion. Il ne faut croire en rien. Il ne faut rien espérer. Il n’y
a rien là-bas. Je vous ramène à l’ordre de la barbarie. Qui est
l’unique sagesse. Je suis la bête. Je suis le monstre. Je me bats
depuis la nuit des temps. Je suis partout et nulle part. Je suis
inscrit dans vos cellules vénéneuses mais vous ne le savez pas
encore. Je suis inscrit dans la frénésie d’une étoile mais vous ne
le savez pas encore. Je suis inscrit dans cette lave qui fulmine la
guerre mais vous ne le savez pas encore. Je suis le révolté. Le
résistant. Et rien ne m’arrêtera. Je récuse tous vos principes, tous
vos compromis. J’irai jusqu’au bout de ma volonté. Qui est la seule
loi. Qui est ma seule revendication. Je suis d’un seul territoire.
Celui de ma volonté. Je suis la bête. Je suis le monstre. Os
craqués. Os brisés. Os déchirés. J’instaure la gangrène au sein des
corps trop généreux. Je suis la bête. Je suis le monstre. Je suis le
monstre.
-
Je l’ai enfermée dans
une boite. Elle. La créature. La petite créature. Une boite
minuscule mais elle a assez d’espace pour respirer. Elle n’est
jamais très loin de moi. Je la surveille de près. Mais je sais
qu’elle ne pourra pas s’enfuir. Apres tout il n’y a rien là-bas.
Personne ne l’attend. Personne ne s’inquiète de son sort. Je la
garde tout près de moi. Elle m’appartient désormais. Parfois elle se
met à gémir. Elle se met à hurler. Mais pas pour longtemps. Elle
sait que j’aurais dû la tuer mais que j’ai peché par gentillesse. Je
suis trop gentil. Elle sait qu’on ne doit jamais tenter de nouer des
liens avec les autres, il ne faut pas leur donner envie de croire à
la tendresse, il faut tout le temps demeurer froid. Il le faut. Car
le monde est ainsi fait. Ce monde exècre les bons sentiments. Il les
piétine. Il leur crache dessus. Et elle était le dépositaire de ce
grossier défaut. Et elle m’a berné. Je me suis laissé aller. Tout
est de ma faute, je le reconnais. Mais c’est elle qui m’a donné
envie d’y croire, c’est elle qui m’a redonné foi, un instant, en
l’autre. C’est elle qui m’a fait énumérer la litanie des mots
imbéciles. C’est encore elle qui a instauré, un instant, le règne de
la lumière. Alors que je m’étais toujours promis de ne jamais céder,
alors que je m’étais promis d’être fort, d’être solide, alors que je
m’étais promis de toujours lutter. Mais peu importe car il est le
temps maintenant de la vengeance. Je ne vais pas te tuer pour
autant. Il faut que je t’apprenne à vivre, il faut que je t’inculque
ma sagesse. Parfois quand tu dors, j’entrouvre la boite et pendant
de longues minutes je te regarde. Es-tu animal ou humain ? Humain ou
animal ? Je ne sais plus. Qui es-tu donc ? Il y a tant de visages
défigurés désormais qu’on n’arrive plus à distinguer l’animal de
l’homme. Qui es-tu donc ? Qui es-tu petite créature ? Tu m’inspires
de la pitié mais c’est un sentiment minable. Je me déteste quand je
suis ainsi. Je suis un monstre. Je suis une bête. Et je ne vais pas
me laisser faire. Je n’ai pas le choix. Je te protègerai contre ton
gré s’il le faut. Je te tuerai s’il le faut. Je suis la bête. Je
suis le monstre.
_
Est-ce qu’un seul mot
est apte à transcrire ce qui s’est passé ? Que sont donc les mots ?
Des artifices et des impostures, rien d’autre. Quels sont les mots
qui sont susceptibles de dire précisément la flambée des corps,
pulvérisés, atomisés par la déferlante des bombes ? Quels sont donc
les mots qui peuvent dire la nuit sans fins, ces nuages de
brouillard qui confinent les corps dans des abris meurtris ? Quels
sont donc les mots qui peuvent dire ces territoires jonchés de
cadavres, qui peuvent recenser les milliards de morts ? Quels sont
les mots qui peuvent raconter les jours qui ont suivi, qui peuvent
raconter ce que l’homme est devenu ensuite, qui peuvent raconter le
cannibalisme, les guerres tribales, la violence démesurée, qui
peuvent raconter la disparition des hommes ? Quels sont donc les
mots qui peuvent expliquer qu’au bout de quelques mois il ne
restait, en tout et pour tout, que quelques milliers d’hommes ?
Quels sont donc les mots qui peuvent expliquer qu’il ne demeure que
l’île, que nous sommes sans doute les derniers survivants ? Quels
sont donc ces mots ? Je suis donc né un jour d’apocalypse, je suis
né à la vraie vie un jour d’apocalypse. J’ai perdu ma naïveté un
jour d’apocalypse. Je suis devenu un monstre un jour d’apocalypse.
Et j’ai vu tant de choses depuis. L’homme qui dévore ses enfants
parce qu’il n’a plus rien à manger. La femme dont le corps est ruiné
par les radiations. J’ai vu des enfants, ils étaient beaux ces
enfants, déchiquetés par une meute de rats. J’ai voulu parfois
espérer, retourner en arrière. J’ai voulu parfois comprendre,
parvenir au sens de l’apocalypse. J’ai senti parfois la coulée acide
des larmes mais je m’en suis débarrassé. Je suis un monstre, je suis
une bête, je ne peux être autrement. Je suis né un jour
d’apocalypse. Et j’ai façonné un destin, celui d’un monstre, celui
d’une bête.
Umar TIMOL
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2012 |