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Interview de Marie-France Latronche
Propos recueillis par Philippe Pratx
pour La Nouvelle Revue de l'Inde

      Marie-France Latronche a un parcours très personnel, qui l'a conduite à maintes reprises en Inde et en d'autres terres spirituelles. En 2014 elle a publié un livre, Voyage vers l'Inde intérieure, qui constitue une sorte de bilan de ce parcours spirituel. Elle a bien voulu répondre à quelques questions à ce sujet.

 

LNRI : Marie-France Latronche, voudriez-vous tout d’abord vous présenter à nos lecteurs ?

MFL : Je suis née en France dans la ville du Mans, puis je suis venue vivre  à Paris afin de poursuivre mes études de littérature comparée à la Sorbonne où, à cause de ma passion pour l’Inde, j’avais soutenu une thèse sur l’influence de Gandhi en France. Cette thèse a été publiée par l’Harmattan.  Ensuite, je suis allée vivre aux Etats-Unis, en Californie.  J’ai enseigné  dans plusieurs universités à San Diego et maintenant, je me consacre surtout à l’écriture. À l’âge de quinze ans, je rencontrai mon maître spirituel à Paris. Et depuis plus de trente ans, je pratique la méditation qu’il m’a enseignée. 

LNRI : Vous avez publié, en 2014, un livre intitulé Voyage vers l’Inde intérieure : pour vous, qu’est-ce que l’Inde intérieure ?

MFL : L’Inde intérieure, c’est aussi en d’autres termes, l’Inde de l’imagination, pour reprendre l’expression de l’écrivain anglais, Kathleen Raine, qui aimait profondément l’Inde et qui lui a consacré un très bel ouvrage, India Seen Afar.  L’Inde intérieure, c’est l’Inde éternelle, celle de l’esprit, celle qui avait inspiré les romantiques européens, comme Schlegel, Goethe ou Lamartine, pour n’en citer que quelques uns.  Ce n’est pas l’Inde des touristes, de Kipling ou même celle de Bollywood ; c’est l’Inde des plus grandes épopées jamais écrites par l’humanité, comme le Ramayana et le Mahabharata, l’Inde des Vedas, des Upanishads et de la Bhagavad Gita.
   L’Inde intérieure, c’est aussi la contrée de l’esprit éternel où l’âme reconnaît ses origines et parvient à se retrouver.
   La connaissance de l’Inde est souvent occultée dans notre enseignement  occidental et lorsque l’on étudie la philosophie par exemple, l’on nous enseigne la philosophie grecque.  Lorsque l’on étudie la mythologie, l’on nous enseigne la mythologie grecque. 

    Cependant, la philosophie indienne et la mythologie indienne sont beaucoup plus anciennes. En parlant de voyage vers l’Inde intérieure, j’ai voulu montrer que l’Inde fait aussi partie de notre héritage et que le message qu’elle nous donne est d’actualité.

LNRI : Qu’est-ce qui vous a poussée à écrire ce livre ? Et quels en sont les objectifs ?

MFL : Mon premier ouvrage était un ouvrage académique. Dans ce dernier livre, je parle de l’Inde, de mon parcours spirituel, et je raconte l’histoire quelque peu unique de ma vie. J’ai été élevée catholique mais j’ai choisi un chemin spirituel très différent et pourtant, je ne vis pas cela comme une rupture mais comme une continuation.  Aujourd’hui, nombreuses sont les personnes qui se posent des questions sur la religion, sur la méditation et tout simplement le sens de leur vie.  J’ai pensé que mon témoignage pourrait peut-être aider ou au moins donner quelques réponses à certaines questions.

LNRI : Pouvez-vous nous parler de votre maître spirituel, Babaji ? Comment a-t-il infléchi votre vie ? Quelles sont les spécificités de son enseignement ?

MFL : Mon maître spirituel, Babaji est originaire de l’Inde. Il est le disciple de Swami Ramananda, lui même disciple de Swami Satyananda Saraswati, dont le maître était Swami Dayananda Sarawati, qui fonda au XIXème siècle en Inde un mouvement de réforme sociale, l’Arya Samaj. Il appartient donc à une longue ligné spirituelle.  Il était un philosophe, sanskritiste et a enseigné à l’Université de Colombia à New York  et à l’Université de Pennsylvania à Philadelphie pendant plusieurs années.
   Il n’a jamais écrit de livre et ne donne pas de conférences. Il initie à la méditation et rencontre personnellement ceux qui ont une quête spirituelle. Ce qui est spécifique à son enseignement, c’est qu’il n’est pas religieux. Après l’initiation à la méditation, l’on peut pratiquer quotidiennement chez soi ou où que l’on soit. L’on peut dire qu’il nous aide à nous mettre sur le chemin et après, c’est entre soi et le divin.
   Il insiste sur l’importance de la méditation car c’est un moment où l’on se « consacre » au divin.  Gandhi, qui lui aussi méditait chaque jour et prononça le nom de Dieu avant de mourir, disait justement que  « la prière est la clé du matin et le verrou du soir. »
   L’autre chose qui me semble être spécifique à son enseignement, c’est l’importance qu’il donne à l’action.  La méditation seule ne suffit pas.  Il faut faire toute action consciemment et avec attention.  Là, il s’agit de l’enseignement de la Gita qui préconise le yoga de l’action.
   Sur le plan philosophique, il me semble très proche de Socrate et de sa devise : « Connais-toi toi-même”.  Sur le plan spirituel, il est proche de Jésus. Le Royaume de Dieu est en nous, et aimer Dieu, c’est aimer toutes ses créatures et sa création.
   Il respecte toutes les religions mais cependant ne perd jamais de vue que l’Infini ne peut pas avoir de limitations.
   Plus que son enseignement, c’est sa personne qui m’a le plus influencée.  J’ai reconnu en lui un être qui vit dans le Divin et qui porte et donne un message d’amour.  Depuis plus de trente ans, j’ai observé également comment il parvient à aider les autres sur le chemin, en leur donnant la confiance et en leur montrant comment trouver la force intérieure dans l’abandon à Dieu.

LNRI : La méditation, selon vous, doit-elle forcément être « apprise » sous la houlette d’un maître spirituel ?

MFL : Aujourd’hui, les livres sur la méditation se multiplient et l’on parle de méditation transcendantale, zen, bouddhiste, etc.  La méditation dont je parle dans mon livre est une méditation basée sur la répétition d’un mantra. Le mantra est un son aux vibrations puissantes et ces vibrations vont au-delà de l’intellect et de l’émotionnel. Au départ, si possible, il est préférable d’apprendre la méditation auprès d’un maître.  Lorsque l’on désire apprendre la musique, la peinture ou toute science, l’on essaie de trouver le meilleur professeur dans ce domaine afin qu’il nous donne les meilleures bases pour le futur. 
   L’on ne doit donc pas forcément l’apprendre auprès d’un maître, mais je pense que c’est une bonne idée de le faire.

LNRI : Vous déclarez vers la fin de votre ouvrage : « Il n’y a pas de but personnel à achever. Il faut vivre pour Dieu, ce qui signifie vivre pour toutes les créatures. » Voudriez-vous commenter ces propos ?

MFL : L’on vit souvent avec l’illusion que les richesses, les possessions matérielles, la célébrité, le pouvoir nous apporteront le bonheur.  L’on observe souvent que même après avoir achevé tout cela, l’on peut toujours se sentir seul et insatisfait. Tant que l’on vit pour satisfaire une ambition personnelle ou pour son ego, l’on restera insatisfait.  La vraie satisfaction vient lorsque l’on vit pour les autres et que l’on découvre le divin, une petite étincelle du divin qui se trouve cachée en chacun de nous.
   Le vrai achèvement, c’est de réaliser qui l’on est et de comprendre le sens de la vie car la spiritualité, c’est la vie.

LNRI : Vous affirmez aussi dans votre livre : « Du plus loin que je m’en souvienne, l’Inde a toujours eu une place importante dans mon univers, comme si elle vivait depuis toujours en moi »... En quoi consiste cette place, et comment en expliquez-vous l’origine ? Faites-vous un lien avec la notion de réincarnation ?

MFL : Dès l’enfance, nous avons en nous des tendances innées, que l’on peut expliquer soit par des bases génétiques ancestrales ou bien par la réincarnation. Je pense que les deux contribuent à expliquer les différentes qualités qui sont en chaque homme dès sa naissance. J’ai très tôt ressenti des affinités avec l’Inde et en Inde, je passe souvent pour une Indienne. Je ne veux pas affirmer que cela est lié à la réincarnation, puisque je ne me souviens que de cette vie présente.  Mais, cela est possible. Je crois en la réincarnation et il existe assez de témoignages aujourd’hui qui prouvent ce phénomène.
   Dans la Bhagavad Gita, l’on peut lire : « L’âme incarnée rejette les vieux corps et en revêt de nouveaux, comme un homme échange un vêtement usé contre un neuf. Les armes ne peuvent la pourfendre, ni le feu la consumer, ni les eaux la pénétrer, ni le vent la dessécher.»
   Et un peu plus loin, Krishna explique à Arjuna : « Je connais toutes les existences passées, et toutes les existences présentes et futures, ô Arjuna, mais Moi, nul encore ne me connaît. »
   Je consacre quelques pages à cette question dans mon livre et je tente d’expliquer en quoi consiste la réincarnation et qu’elle est son rôle dans le grand plan de la vie.

LNRI : Pour vous, le concept de karma est fondamental dans l’existence humaine ?

MFL : Oui, il est absolument fondamental.  La phrase célèbre d’Einstein,  « Dieu ne joue pas aux dés dans l’univers » montre qu’il respectait profondément ce principe même s’il ne lui donnait pas le nom de karma.
   Mais qu’est ce que le karma ?  En sanskrit, ce terme dénote toute action dans son sens le plus général. Chaque action entraîne une réaction, directe ou indirecte.  C’est ce qu’on appelle en physique, le principe d’actions réciproques.  
   La loi du karma existe pour notre évolution.  Nos actions engendrent parfois la souffrance, parfois le bonheur. C’est à travers ces expériences que nous pouvons évoluer.  Il ne faut donc pas confondre le concept de karma avec celui de déterminisme. Selon la théorie du déterminisme, tout est prédéterminé dans la vie et l’homme ne peut rien faire contre son destin. Dans le cas du karma, nos circonstances présentes sont toujours le résultat de nos actions passées et l’on peut également, à travers nos actions présentes, changer son karma.  Le karma n’est pas une loi aveugle ; il a un but et ce but est l’évolution.
   En étudiant la loi du karma, l’on peut comprendre comment la vie évolue.

LNRI : Quel regard portez-vous sur l’Inde « extérieure » d’aujourd’hui, ses évolutions ?

MFL : J’ai voyagé plusieurs fois en Inde et chaque fois, j’y reste quelques mois. Je n’y vais pas en tant que touriste et je vis souvent au sein de familles indiennes. J’ai eu la chance d’observer l’Inde urbaine, avec ses nouveaux riches, ses Starbucks et ses McDonalds ainsi que l’Inde ancestrale des villages. L’Inde subit une très grande transformation aujourd’hui.  Avant la colonisation britannique au XVIIème siècle, l’Inde était le pays le plus riche au monde, mais après des siècles d’exploitation et de pillages, elle s’était considérablement appauvrie.  Depuis son indépendance en 1947, l’Inde a fait des progrès énormes et dans les années à venir deviendra l’une des premières puissances mondiales, après la Chine et les Etats-Unis.  L’on ne peut donc plus l’ignorer. Je pense que vers 2017, l’Inde atteindra le même taux de croissance que la Chine.  
   L’enthousiasme, l’énergie et aussi l’idéalisme d’une population dont la majorité est très jeune, se ressentent vraiment lorsque l’on est dans ce pays.  
   En ce qui concerne son évolution, il est encore difficile de la prédire.  Est-ce que cette plus grande démocratie du monde va rester fidèle à ses valeurs ancestrales et spirituelles ? Quelles sont les valeurs qui vont dominer ? Le maître de mon maître, Swami Ramananda disait que  les vêtements et l’éducation occidentales ne pourront pas lui nuire. Il est encore trop tôt pour prédire ce qu’il en sera, mais j’ai foi dans l’Inde intérieure car celle-ci depuis les temps immémoriaux a été comme un phare, porteur de lumière. Il n’est donc pas trop difficile de croire que cette lumière survivra dans le futur. 

LNRI : Vous avez choisi de vous installer dans un lieu très particulier, loin de cette Inde qui pourtant est si importante pour vous : pouvez-vous évoquer ce lieu et les raisons de ce choix ?

MFL : Je vis depuis plus de vingt ans aux Etats-Unis, à Cuchama, une montagne sacrée du Sud de la Californie, située sur la frontière mexicaine.  Evans-Wentz, connu pour sa traduction du Livre des morts tibétains donne une description détaillée de ce lieu dans son dernier ouvrage, Cuchama et  les montagnes sacrées (Cuchama and the sacred mountains). Pour les Indiens d’Amérique de la nation Kumeyaay, cette montagne a toujours été un lieu sacré d’initiation en raison des forces magnétiques qui en émanent. 
   C’est un lieu d’une grande beauté et d’une grande paix et j’ai choisi de venir y vivre car cela correspond à ma recherche intérieure. Je jouis là-bas de la présence de la nature et des animaux. Par ailleurs, je vais souvent en Inde et je viens chaque année en France. 

LNRI : Avez-vous des projets particuliers, relatifs à l'Inde ou à l'Inde "intérieure" ?

MFL : Je traduis en ce moment en français, un ouvrage en anglais par Swami Ramananda, intitulé Evolutionary Spiritualism.  C’est un texte qui explique la spiritualité d’un point de vue évolutionniste.  Bien qu’ancrée dans la tradition indienne, la philosophie de Swami Ramananda, basée sur sa propre expérience mystique et des vues scientifiques modernes, est profondément originale. Cette philosophie unit la science à la philosophie et aboutit dans une vision mystique. Surtout, elle nous invite à penser. Cette traduction devra être publiée prochainement.
   « La philosophie ne peut être qu’un effort pour se fondre à nouveau dans le Tout », écrivait Bergson dans son œuvre majeure, L’Évolution créatrice.
   Dans un prochain ouvrage, je m’intéresse aux similarités de pensée entre Henri Bergson, Teilhard de Chardin et Swami Ramananda.  Ils adhèrent tous trois à la devise de Teilhard de Chardin : « Tout ce qui monte converge. » Que pensent-ils de la création, quel est le rôle de la souffrance, l’âme est-elle immortelle ?  Voici quelques unes des questions que nous analyserons en montrant que leurs réponses tendent toutes vers une philosophie nouvelle, une philosophie spirituelle et évolutionniste.

© La Revue de l'Inde  2015

 


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