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L’Inde face aux espoirs
qu’elle suscite
Par N.D. Batra
L’Inde
aurait-t-elle atteint le point où la
croissance économique s’est transformée en
volonté collective capable de s’imposer à
tous les niveaux ?
Il est vrai que
depuis quelques temps, l’Inde excite
beaucoup l’imagination du monde et que de
nombreux investisseurs ont commencé à la
voir avec de nouveaux yeux, allant jusqu’à
l’envisager comme une alternative possible à
la Chine. Beaucoup de groupes internationaux
s’enthousiasment à l’idée d’y trouver un
nouveau champ de croissance et de
diversification où ils peuvent investir sans
avoir à mettre tous leurs œufs dans le même
panier chinois. En effet, La Chine présente
des risques dus aux contentieux existant
avec les Etats-Unis portant sur les
pratiques commerciales déloyales, la
manipulation des taux de change et le non
respect des droits de propriété
industrielle. Georges Evans, Directeur des
Investissements Internationaux à Oppenheimer
Funds est l’un de ceux qui se montre
« des plus enthousiastes à l’égard de la
Chine et de l’Inde ». Les investisseurs
internationaux cherchent la croissance et la
sécurité de placement pour leurs
actionnaires, et l’Inde leur paraît
attractive parce que son système légal
inclut le respect des droits de propriété
industrielle et que la législation sur les
contrats est bien développée. « L’Inde,
explique Evans au Financial Post canadien,
possède des entreprises de niveau mondial
d’un niveau remarquable », et c’est
vrai. Infosys Technologies, Wipro et Tata
Consultancy Service ont propulsé l’Inde
parmi les leaders en matière de Software. De
plus, il y a les secteurs en pleine
croissance de la biotechnologie, la
pétro-chimie et l’industrie pharmaceutique.
Ainsi Ranbaxy, Reddy Laboratories Ltd,
Reliance et d’autres groupes ont-ils atteint
une réputation mondiale. Ces entreprises
font entendre un nouveau son de cloche et
présentent l’image d’une Inde pleine de
jeunes talents, capable de relever tous les
défis. Grâce à eux, l’Inde renforce sa
confiance en soi et l’envie d’exceller.
Ses succès
spectaculaires dans la technologie de
l’information ont conduit les
multinationales à croire que l’Inde pourrait
faire encore mieux et le sentiment que c’est
le moment d’y investir est largement
répandu. Invitant les grands chefs
d’entreprise israéliens à contempler les
nouvelles perspectives qui s’ouvrent dans ce
pays, Simon Wasserman, Président de AON
Global, déclara lors d’une conférence en Mai
2005 sur la sous-traitance : « L’Inde a
tout ce qu’une multinationale peut désirer :
c’est un pays jeune, créatif, et un énorme
marché où vingt-sept villes ont plus d’un
million d’habitants.» Cette déclaration
reflète aussi le réchauffement des relations
qui s’est développé entre les deux pays,
suite à la normalisation de leurs relations
diplomatiques ; pour beaucoup d’Israéliens,
l’Inde est devenue un des sites touristiques
les plus attractifs.
Selon une étude
récente, réalisée par la Confédération des
Industries Indiennes (CII), l’Inde est au
seuil de l’économie de l’information et
pourrait devenir une plateforme mondiale
spécialisée dans ce domaine pour les groupe
de taille internationale. Cette activité,
qui repose sur l’extraction d’informations
et la création de nouvelles à partir de
bases de données, représente une
sous-traitance à forte valeur ajoutée. Selon
le World Development Report, 1999 :
« Pour des pays qui sont à l’avant-garde
de l’économie mondiale, l’importance
relative de l’information par rapport aux
autres ressources s’est accrue à tel point
que celle-ci est probablement devenue le
facteur déterminant du niveau de vie, plus
que les autres facteurs de production, que
ce soit la terre, le capital industriel ou
le travail. Les économies les plus avancées
technologiquement sont celles qui s’appuient
sur la maîtrise du traitement de
l’information. »
Bien que l’Inde
soit encore loin d’être une économie de
l’information, c’est néanmoins une
caractéristique émergente qui, en plus
d’autres secteurs tels que l’automobile, le
génie génétique et la médecine de haute
technologie, peut accélérer la mutation de
l’Inde dans la prochaine décennie.
Les perspectives
de croissance les plus attractives se
trouvent probablement dans la Santé qui,
selon le CII, devrait augmenter le PIB de 7
à 8% et créer neuf millions d’emplois d’ici
2012. Sous les pressions des coûts
croissants de la Santé dans leurs propres
systèmes, les Américains et d’autres pays
ont commencé à réaliser que ce qu’un bon
chirurgien indien peut effectuer aux
Etats-Unis peut l’être aussi bien, pour
quatre fois moins cher, en Inde elle-même.
L’hôpital Apollo de Madras a acquis une
réputation internationale et de nombreux
jeunes et brillants docteurs formés aux
Etats-Unis retournent maintenant vers leur
pays d’origine. Avec le développement des
vols directs entre l’Inde, l’Europe et
l’Amérique, le tourisme de santé, qui
combine la médecine occidentale, le yoga et
la méditation pourrait commencer à décoller.
L’ouverture du ciel en ouvrant les esprits à
de nouvelles perspectives, ouvre aussi les
portefeuilles. Cela induira des
investissements directs de l’étranger dans
l’industrie de la Santé, mais exposera aussi
l’Inde à une exigence internationale plus
grande qui élèvera le niveau des normes en
vigueur.
L’Inde
répondra-t-elle aux espoirs qu’elle fait
naître dans le monde ? D’ores et déjà, sa
décision d’installer des zones économiques
orientées vers l’exportation (Special
Economic Zones, SEZ) montre sa volonté d’y
répondre dynamiquement. Les zones
économiques chinoises, où toute loi sociale
semble avoir été suspendue dans l’espoir
d’attirer les capitaux étrangers, ont joué
un grand rôle dans la transformation de la
Chine en machine à exporter. Mais l’Inde,
étant une démocratie, ne peut ignorer le
facteur humain. Le gouvernement de Manmohan
Singh, sous la pression de l’aile gauche de
sa coalition parlementaire, a dû abandonner
la clause d’une loi qui aurait autorisé les
États régionaux à promulguer que « toutes
les lois concernant les syndicats, le
règlement des conflits sociaux, les acquis
sociaux, y compris les conditions de
travail, les fonds de retraite, les devoirs
des employeurs, les primes d’accidents du
travail et les congés maternités ne
s’appliquent pas aux SEZ. »
Si, dans le
régime autoritaire chinois, le Parti
Communiste a tous pouvoirs, y compris celui
de suspendre ses principes les plus chers,
la démocratie indienne ne peut se le
permettre et ses SEZ ne connaîtront
peut-être pas l’intensité rugissante de
leurs homologues chinoises. Ainsi, Samuel C.
Park, Professeur d’Économie à Yale, déclara
à son retour de Chine où il en visita deux :
« Ce qui m’a le plus impressionné, c’est
la qualité des infrastructures (électricité,
routes et télécommunications) de ces zones.
De plus, les Chinois font tout pour que les
investisseurs se sentent bien accueillis :
propriété du capital à 100% et aucune loi
sociale pour empêcher un employeur de
recruter et de licencier pour des raisons de
rentabilité. » Pourtant, il est possible
que les décideurs étrangers préfèrent
investir là où les conditions de travail
correspondent aux normes internationales et
où les droits des travailleurs ne sont pas
complètement abolis. Rappelons nous que
c’est Gandhi qui créa à Ahmedabad le
syndicats des travailleurs du textile,
Majoor Mahajan ; l’Inde ne peut ignorer
le Père de la nation.
Mais il faudra
bien plus que des incitations fiscales et
des zones économiques spéciales pour hisser
l’Inde à une croissance de 8 à 9%. Selon des
observateurs impartiaux, le plus grand
obstacle à une montée en puissance rapide de
l’Inde est sa bureaucratie multiforme qui
abrite des demandes de gratification
illégales, la crainte d’une perte
d’influence due à la privatisation du
secteur publique, et les appréhensions à
l’égard de l’investissement étranger direct.
Comme le souligne le Professeur Srinivasan,
« Bien avant que la Chine établisse ses
zones économiques spéciales, nous en avions
créé une à Kandla ; mais au contraire des
Chinois, à part l’ouverture à des produits
importés détaxés, rien n’a été fait. Non
seulement nous avons transplanté dans cette
zone ostensiblement dédiée à l’export notre
politique de substitutions aux importations,
nos lois sociales, nos restrictions sur la
prise de contrôle par des capitaux
étrangers, mais nous n’avons prêté aucune
attention aux besoins en infrastructures. »
Alors que les mentalités ont changé et que
l’Inde accepte aujourd’hui l’inévitabilité
des investissement directs de l’étranger, la
bureaucratie continue de grogner à
l’approche d’un investisseur étranger.
Citant Jayanta
Roy, de la Confédération des Industries
Indiennes, Le Financial Times de Londres
écrivait récemment : « Un accord
commercial indien-type implique quelques 30
parties, 257 signataires et 118 exemplaires
du même document. Les biens importés restent
en moyenne trois semaines dans les ports au
lieu des 24 heures partout dans le monde. »
La bureaucratie et l’insuffisance des
infrastructures sont les plus grands défis
que les autorités des SEZ devront affronter
pour transformer l’Inde en industrie
exportatrice dans le monde. À l’âge digital,
les transactions commerciales et financières
sont censées être rapides et sans coutures,
sans quoi les avantages de l’Inde en termes
de coûts comparés seraient annulés.
Lever le
handicap des infrastructures
Bien que
l’énergie ait été massivement privatisée au
début des années 90, les coupures et pannes
de courant sont toujours aussi chroniques,
ce qui rend perplexe quant à l’objectif
affiché d’équiper tous les foyers en
électricité d’ici 2012, soit 211 millions de
familles et 40 millions d’entreprises. On a
cru que la libéralisation de l’économie
attirerait les investisseurs en masse, mais
ces derniers ne semblent pas
particulièrement désireux de risquer leurs
capitaux dans le secteur de l’énergie.
Si elle ne porte
pas remède aux coupures chroniques de
courant, l’Inde aura du mal à attirer les
capitaux étrangers dans les nouvelles zones
économiques spéciales (SEZ) et continuera à
traîner derrière la Chine en termes de
croissance économique. Il n’ y a pas assez
d’électricité sur le marché, et là où il y
en a, l’approvisionnement n’est pas fiable.
Des États industriels comme le Maharashtra
et le Karnataka, par exemple, connaissent
des coupures de 4 à 8 heures dans les mois
de pointe. Ainsi, en mai de cette année,
3000 panneaux d’affichage lumineux ont dû
être éteints à Mumbai (Bombay) pour remédier
aux coupures de courant, ce qui souligne à
quel point aucune ville, quelque soit son
importance et son autosuffisance, ne peut
s’isoler des problèmes qui touchent
l’ensemble du pays.
Vol
d’électricité, pertes dans la distribution
et autres problèmes techniques drainent 40%
de l’énergie consommée. La moitié de la
population rurale est toujours sans
électricité. Selon les experts, l’Inde a
besoin de 10.000 Mégawatts de capacité
supplémentaire dans la décennie qui vient,
requerrant 180 milliards de dollars
d’investissements. Une belle opportunité
pour les capitaux privés, si les conditions
faites à l’investissement étaient plus
attractives. Les 113.000 mégawatts
annuellement produits par l’Inde font pauvre
figure face aux 440.000 affichés par la
Chine en 2004.
De sérieux
efforts doivent être entrepris pour redonner
confiance aux investisseurs après ce qui est
arrivé au 2.9 milliards de dollars qui
devaient financer la centrale de Dabhol, sur
un projet d’Eron, l’un des plus gros projets
d’investissement étrangers dans le pays. Le
Comité pour l’Énergie de l’État du
Maharashtra qui, comme la plupart des
services publics, était géré comme un
organisme de charité, ne fut pas en mesure
de payer les tarifs de Dabhol et la centrale
fut fermée. Il était extrêmement gênant que
cet échec se soit produit dans l’État le
plus industrialisé de l’Inde, qui contribue
pour 25% au PIB national et pourrait
rivaliser avec la Californie. Privatiser la
production ne sert à rien si les producteurs
ne peuvent obtenir un juste retour sur
investissement. Les multinationales
investissent pour distribuer des profits à
leurs actionnaires, non pour fournir
gratuitement les agriculteurs ou les
subventionner, quelles que soient par
ailleurs les besoins sociaux à couvrir. Bien
sûr, l’Inde doit veiller à ce que le retour
sur investissement ne justifie pas
l’exploitation des hommes. Cependant le bout
du tunnel est en vue : GE et les
l’entreprise de travaux publics Betchel, qui
racheta la majorité des part qu’Enron
détenait dans Dabhol après le scandale qui a
frappé le Groupe aux États- Unis, sont
entrés dans la dernière phases des
négociations visant à céder leur
participation majoritaire à un consortium
d’instituts financiers indiens, lequel
devrait confier la gestion de la centrale à
National Thermal Power et à Gas Authority of
India, et la Centrale devrait prochainement
entrer en activité. La résurrection de ce
projet moribond pourrait faire renaître la
confiance et favoriser l’arrivée de capitaux
dans le secteur énergétique.
Alors que l’Inde
doit investir massivement dans l’énergie,
d’autres secteur tels que ses ports, ses
aéroports, son système d’eau potable, ses
voies ferrées et son système routier
requièrent aussi d’énormes investissements
pour atteindre les 8 à 10 points de
croissance qui sont nécessaires à la
création d’emplois pour une population jeune
en pleine croissance, qui est notre plus
grand atout. La plupart des experts et de
l’élite politique mesure l’économie de
l’Inde par comparaison avec le reste du
monde, projetant où elle en sera par rapport
à la Chine, le Japon ou les USA. Ils
oublient simplement, comme l’a fait le
précédent gouvernement Vajpayee, que le
premier objectif de toute croissance
économique rapide et la mesure de son
efficacité est la réduction de la pauvreté
par la création d’activités et d’emplois,
particulièrement dans les régions rurales où
600 millions de personnes vivent
principalement de l’agriculture. Une
mousson défaillante suffit à sinistrer des
régions entières. Pendant des millénaires,
l’Inde rurale a été l’otage des caprices de
la nature mais aujourd’hui la technologie
peut briser cette dépendance et mettre fin à
la fatalité qui pèse sur les plus pauvres.
Les populations
rurales de l’Inde sont trop dépendantes de
l’agriculture. La plupart des travailleurs
agricoles devraient être absorbée par le
développement de l’agro-alimentaire, de
l’industrie et des services ; mais là
encore, nous trouvons l’impératif
d’investissements massifs dans la
modernisation des infrastructures. On trouve
une illustration édifiante du problème dans
les tribulations du projet de pont entre
Mumbai et Navi Mumbai
(Bombay et le Nouveau Bombay), qui aurait dû
être achevé il y a 20 ans
(1).
Reporter son échec sur les partis politiques
et les lenteurs d’une démocratie incapable
par nature de gérer un projet d’une telle
magnitude est inconséquent : le comportement
autodestructeur n’est pas l’essence même de
la démocratie, sinon il y a bien longtemps
que les États-Unis et l’Europe auraient
rejoint le Tiers Monde ; c’est la liberté
accompagnée de son corollaire, la
responsabilité, qui maintient les pays comme
les États-Unis, le Japon, la France, la
Grande Bretagne et l’Allemagne en mouvement
constant. Des infrastructures insuffisantes
renchérissent les coûts de production et
c’est là l’une des raisons des difficultés
que l’Inde rencontre pour se mesurer avec
des pays asiatiques tels que Singapour, la
Coré du Sud, Taiwan et la Chine. L’Inde
ressemble parfois à un géant empêtré dans
les sables mouvants et qui lutte pour s’en
sortir. Amener la prospérité en Inde et
susciter l’impression à l’extérieur que
l’Inde en est capable, soulève des espoirs
auquel le Gouvernement ne peut pas ne pas
répondre. Tôt ou tard, l’Inde sortira de son
marais, agrandira ses routes engorgées et
ses aéroports surpeuplés, éliminera ses
coupures de courant chroniques et sabordera
sa bureaucratie. Son industrie informatique
et sa sous-traitance ont fait preuve de
beaucoup d’ingéniosité pour surmonter ces
problèmes d’infrastructure, en construisant
leurs propres centrales captives et en
établissant via satellite leurs relations
avec leurs clients étrangers. Mais pour
développer son industrie et ses services,
que ce soit vers le marché intérieur ou à
l’exportation, l’Inde ne peut éviter de
moderniser son infrastructure. Pour cela, le
moyen le plus sûr est de combiner
investissements privés et publics. Ce n’est
plus une question de survie, mais c’est
impératif pour faire décoller cette « Inde
nouvelle » que le Premier Ministre Manmohan
Singh évoquait récemment dans le Wall Street
Journal.
L’ingéniosité
indienne à l’épreuve
L’Inde devient
partie intégrante d’une économie mondialisée
et ce phénomène se développe clairement à
partir d’une synergie de l’action des
multinationales avec ses ressources internes
telles que la haute qualité de ses
universités de pointe, la transparence de
ses institutions démocratiques et
l’ingéniosité dont ses ressortissants font
preuve pour trouver des réponse innovantes à
des problèmes complexes.
Il y a quelques
années, je me retrouvai partenaire de golf
d’un homme d’affaire sud-coréen – appelons
le Tom Chung – qui venait aux Etats-Unis
pour affaire et pour rendre visite à ses
enfants qui étudiaient en Nouvelle
Angleterre. Il était vivement intéressé par
l’Inde où il avait établi une unité de
production de produits accessoires en
collaboration avec un industriel local de
l’Ouest. Au cinquième trou, ma curiosité
prit le dessus et je lui demandai:
« Quelle différence trouvez-vous entre les
travailleurs chinois et indiens ? » Il
sourit pensivement puis répondit : « les
chinois sont durs à la tâche mais il leur
faut des instructions très claires, un plan
à suivre, pour faire le travail. Les indiens
montrent moins d’autodiscipline et sont
moins durs à la tâche mais ils sont pleins
de ressources et d’ingéniosité. S’il y a un
problème, ils ne restent pas assis à
attendre que quelqu’un leur apporte la
solution, ils trouvent le moyen de résoudre
le problème par leur propre créativité. S’il
manque une pièce ou que quelque chose est
cassé, ils improviseront et trouveront un
substitut qui marche. » Familier de la
culture américaine, Chung appelait cela
l’attitude Mac Gyver : « Ne restez pas les
bras ballants, cherchez la solution et
appliquez là ». Mac Gyver est le héros d’une
série télévisée des années 80, qui montrait
une aptitude non ordinaire à faire des
mécanismes les plus compliqués avec les
choses les plus simples. Dans l’épisode du
pilote, par exemple, son ingéniosité lui
fait utiliser du chocolat pour colmater une
fuite des plus dangereuses dans un
laboratoire souterrain et ainsi sauver les
chercheurs qui s’y trouvaient piégés.
« Les travailleurs indiens, me dit Chung,
même ceux qui n’ont pas d’éducation,
montrent la même aptitude à l’innovation. Si
vous les mettez au pied du mur, ils ne vous
déçoivent pas. »
L’ingéniosité de
bricolage est si répandue en Inde que c’en
est presque un trait de caractère national.
Aujourd’hui, l’Inde et les Etats-Unis
parlent ensemble de partenariat stratégique,
de transfert de technologie nucléaire à des
fins non militaires, de coopération
énergétique, mais il y a une époque où les
USA traitaient l’Inde en paria. En 1991, par
exemple, le Département d’État interdit la
vente à l’Inde d’ordinateurs capables de
plus de 900 millions d’opérations par
seconde. Comment l’Inde réagit-elle ? En
très peu de temps, le Centre pour le
Développement Informatique Avancé (Center
for Development of Advanced Computing)
développa le Param-1000, qui était à
l’époque l’un des ordinateurs plus puissants
dans sa gamme, capable d’une grande
diversité d’applications dans l’ingénierie,
les finances, l’industrie, la technologie
nucléaire et spatiale. L’ingéniosité
indienne se mit au service des besoins en
superordinateurs de la communauté
scientifique et permit le développement de
l’arme nucléaire.
Les satellites
américains ne purent détecter la préparation
des essais nucléaires de Pokhran parce que
les scientifiques indiens avaient très
précisément calculé leurs orbites et
échappèrent ainsi à leur vigilance. Cette
ingéniosité de haut niveau a pu se
développer grâce aux bases jetées par les
plus brillants esprits de l’Inde du 20ième
siècle, tels que C.V. Raman, qui obtint le
prix Nobel pour ses recherches sur la
réfraction de la lumière, S. Chandrasekhar,
qui l’obtint pour son travail sur le cycle
de vie des étoiles, Har Gobind Khurana pour
son interprétations du code génétique et son
rôle dans la synthèse des protéines, S.N.
Bose, connu pour les statistiques
Bose-Einstein, Himo Bhabha, pionnier de la
recherche nucléaire, Vikram Sarabhai,
créateur du programme spatial indien, sans
oublier le Premier Ministre Jawahar Lal
Nehru, dont la sensibilité aux questions
scientifiques favorisa la création de
laboratoires et de d’instituts
d’enseignement parmi les plus en pointe,
tels que IIT. L’Organisation pour la
Recherche Spatiale Indienne (Indian Space
Research Organization), dotée d’un budget
annuel de 475 millions de dollars a réussi à
lancer 20 satellites. L’Inde est leader dans
la télédétection, et deuxième après les USA
dans la résolution optique des satellites.
Entre son ingéniosité de bricoleur et ses
capacités de sous-traitance dans l’industrie
de l’information, l’Inde possède une veine
inexploitée d’esprit d’entreprise qui
pourrait jouer le même rôle que
l’investissement extérieur direct en Chine.
Sunil Prasad, économiste à la Confédération
Internationale des Syndicats Libres (ICFTU)
et Président de GOPIO-Belgique, a fait une
observation intéressante sur l’Inde et la
Chine : « La Chine et l’Inde ont suivi
des stratégies de développement radicalement
différentes. L’Inde ne surpasse pas la Chine
sur le plan global mais fait mieux qu’elle
dans certains secteurs-clés. Ce succès
pourrait lui permettre de rattraper, voire
même de dépasser la Chine. Si c’était le
cas, cela prouverait l’importance d’une
culture entrepreneuriale locale dans le
développement économique à long terme, mais
montrerait aussi les limites de la politique
chinoise qui repose sur les investissements
étrangers directs (FDI). »
L’ingéniosité
indienne est partout visible à Silicon
Valley : dans la création du Sun Microsystem,
le développement du Pentium, de Powerpoint,
Hotmail, de la vidéo en ligne, de la
télévision digitale via satellites, de la
compression audio MPEG standard et bien
plus, comme l’a retracé Shivanand Kanavi
dans son livre Sand to Silicon, The
Amazing Story of Digital Technology.
Mais personne ne peut ignorer la
contribution de l’un des esprits les plus
brillants et les plus innovants de l’Inde
contemporaine, Faqir Chand Kohli, Président
émérite de Tata Consultancy Services, qui
fut un des pionniers de la sous-traitance et
du développement informatiques. À plus d’un
titre, Kohli incarne l’Inde d’hier et
d’aujourd’hui, unissant la haute technologie
à l’esprit de compassion. Dans un entretien
avec Manjeet Kriplani, paru l’année dernière
dans Business Week, il fait écho aux
remarques de Tom Chung : « Les grandes
entreprises sont prêtes à investir dans
l’innovation. Pour nous, en Inde, le coût de
l’innovation est très bas. La capacité de
l’Inde c’est son peuple. Nous pouvons réunir
plus de gens de valeurs que n’importe où
dans les monde. J’admire la Chine mais nos
gens sont meilleurs. L’Inde est ingénieuse.»
À 80 ans et plus, Kohli s’est donné une
nouvelle mission : utiliser la technologie
digitale pour l’éducation de masse, et
l’apporter dans les 500.000 villages de
l’Inde.
L’ingéniosité est
un autre nom pour ce que les systèmes
experts appellent « équifinalité », qui
consiste à dépasser les limites propres à un
système par le recours à des chemins
alternatifs pour atteindre le même but. Un
esprit créatif et ingénieux, lorsqu’il se
heurte à un mur, suppose immédiatement qu’il
y a d’autres chemins et ne connaît pas de
repos avant de les avoir trouvés ; il
improvise en transférant l’intelligence
propre à un domaine vers un autre. Mais
l’ingéniosité entrepreneuriale individuelle
a ses limites. Bangalore a pu dépasser la
contrainte de son sous-équipement en
infrastructures, en énergie et en transports
en créant des centrales captives et une
communication satellite pour atteindre ses
clients en Amérique et ailleurs. Mais la
brillante cité a laissé le reste du pays
loin derrière, et ce fut l’une des raisons
de l’échec électoral du gouvernement
Vajpayee. La question est maintenant de
savoir si l’ingéniosité indienne et son
esprit « débordant d’intelligence »,
peuvent s’atteler à l’action collective de
construire des autoroutes, des ports, des
chemins de fer, des centrales et des
aéroports qui marchent afin de pouvoir
rivaliser avec une Chine surcompétitive.
L’Inde sous le
regard de la mondialisation
La mondialisation
a levé le rideau sur l’Inde, exposant ses
forces et ses faiblesses, et l’on entend
souvent ce genre de question : « Si
l’Inde est si intelligente, pourquoi
a-t-elle tant de pauvres ? » La réponse
la plus rapide est que l’Inde s’est enlisée
dans la corruption et une mauvaise gestion
fiscale. D’un autre côté, beaucoup
d’économies asiatiques qui ont décollé, y
compris la Chine, connaissent aussi ces
problèmes. On peut, bien sûr, porter le
blâme sur la gestion socialiste de l’après
indépendance qui postulait qu’une lame de
rasoir faite en Inde était un signe
d’indépendance et de force spirituelle. Il
est vrai dans une certaine mesure que le
protectionnisme et le capitalisme des
copains de l’ère socialiste se sont avérés
un pauvre substitut aux défis du marché et
de la compétition internationale.
À l’origine,
c’est la crise financière du début des
années 90 qui a obligé l’Inde à ouvrir ses
portes à la privatisation et à l’économie de
marché. Mais le pays a été aspiré dans la
mondialisation par la révolution de
l’information qui avait a commencé à balayé
le monde. La diaspora indienne,
particulièrement dans le domaine de la
technologie informatique, commença à faire
preuve de l’ingéniosité qui lui est propre
en développant de nouveaux produits et
services ainsi qu’en résolvant des problèmes
complexes, y compris ceux dûs au « bug de
l’an 2000 ». Sautant par-dessus sa pauvreté
en infrastructure, Bangalore s’est
transformée en une sorte de module
cybernétique qui s’arrima en douceur au
monde émergeant du digital, grâce à la
technologie spatiale que nous devons,
ironiquement, à l’ère du socialisme et de
l’autosuffisance.
Alors que le
succès spectaculaire de Bangalore et des
industrie de l’information montraient ce
dont l’Inde était capable dans le monde, il
exposa en même temps ses vulnérabilités, son
économie rurale, ses retards massifs en
investissements dans l’infrastructure, ses
300 millions d’illettrés, et un taux élevé
de travailleurs sans-emploi ou en situation
précaire. Le monde commença à regarder sous
les jupes de l’Inde, si l’on peut dire, et
l’exposition créa un choc. Les décideurs et
les intellectuels indiens commencèrent à se
colleter avec les problèmes de croissance
faible couplés avec la montée d’attentes
inconnues jusqu’alors. Bimal
Jalan, l’ancien gouverneur de la Reserve
Bank of India, a soutenu dans son livre
(2),
que l’euphorie créée par les nouvelles
technologies et d’autres industries pourrait
ne pas durer, du moins tant que l’Inde
n’affiche pas une volonté politique de
réussir. Jalan suggère qu’un Parlement plus
fort et un système judiciaire plus puissant
rendraient les hommes politique et les
fonctionnaires plus responsables et
sensibles aux besoins de la population. Il
faut que les hommes qui exercent le pouvoir
puisse répondre non seulement de la façon
dont ils utilisent le pouvoir qui leur a été
confié, mais aussi de leurs résultats.
Selon lui, les ministres ne doivent cesser
de s’abriter derrière la responsabilité
collective du Gouvernement pour s’engager
personnellement sur des objectifs vitaux
tels que la réduction de la pauvreté.
Mais certains
problèmes sont d’ordre systémique et les
individus, quelle que soit leur probité, ne
peuvent y répondre. La réduction de la
pauvreté dépend du taux de croissance
économique comme de la multiplication et la
diffusion des opportunités économiques
offertes à la population. Le système dans
son ensemble doit être organisé en vue de la
croissance, ce qui implique la création d’un
consensus national sur des stratégies de
croissance plutôt que de faire porter à un
ministre toute la responsabilité de la
réduction de la pauvreté. Jalan se livre à
une surprenante généralisation : « Sans
la corruption, la croissance de l’Inde
aurait été de 8% dans les années 80 et 90 au
lieu des 6% observés. » Je ne sais
comment Jalan en est arrivé à ces calculs
rétrospectifs, mais en tant que banquier et
économiste, on peut supposer qu’il a bien
étudié la question avant d’écrire son livre.
Mais si la croissance monte à 8%, cela
voudrait-il dire que la corruption a disparu
de l’Inde ? Y a-t-il corrélation forte entre
corruption et croissance économique, entre
infrastructure et croissance économique ?
Quelques sont les autres facteurs
déterminants ? Si l’Inde ne peut
immédiatement éliminer la corruption ou,
pour le dire autrement, si la corruption est
une constante sociale C, les autres facteurs
sur lesquels on peut agir peuvent- ils
induire une croissance à deux chiffres ? Tel
est le défi, mais il faut aussi s’attaquer à
la corruption.
Celle-ci trouve
son origine dans l’exercice du pouvoir hors
de toute responsabilité parlementaire et
judiciaire. Les élus peuvent être renvoyés
mais à cela sert-il si c’est pour les
remplacer par d’autres tout aussi
corrompus ? Cependant, les démocraties ont
des méthodes pour s’attaquer à la corruption
de haut niveau. Il y a une double réponse à
ce problème : Avoir à répondre publiquement
de ses actes à travers les médias, surtout à
travers Internet et la télévision, comme le
montre l’expérience américaine, apporte un
puissant correctif. Ensuite, la
privatisation peut être un antidote à la
corruption dans la mesure où elle enlève les
bureaucrates du circuit pour les remplacer
par des entrepreneurs. L’expérience
américaine montrent que ces derniers ne sont
pas à l’abri de la corruption, mais lorsque
la loi est appliqué avec rigueur, les
dirigeants corrompus se retrouvent derrière
les barreaux, comme de nombreux dirigeants
américains l’ont découvert à leurs dépens.
La lutte contre la corruption, comme celle
contre la pauvreté, est une entreprise de
longue haleine.
Le dévouement et
la probité des ministres sont certainement
d’une grande importance et certains d’entre
eux en sont le témoignage, par exemple Mani
Shankar Aiyar, le ministre de l’énergie, qui
a placé l’Inde sur la carte énergétique
mondiale. L’Inde qui a des besoins énormes
en énergie découvrira sans doute que la
meilleure source d’une énergie inépuisable
se trouve chez elle, sous la forme du
soleil. Le développement de l’énergie
solaire de masse est le plus grand défi jeté
à l’ingéniosité indienne. Le soleil sera le
salut de l’Inde. Une personne de même acabit
est nécessaire pour lutter contre le
développement du SIDA. L’Inde devrait nommer
un Monsieur SIDA doté de pouvoirs étendus,
lui donner les fonds nécessaires et
l’autorité d’un Tsar et le mettre en
situation de responsabilité dans la lutte
contre ce fléau qui est bien plus étendu que
ce qu’on nous laisse croire.
Il y a d’autres
domaines dans lesquels les ministres en
exercice pourraient être tenus de répondre
de la façon dont ils s’acquittent de leurs
tâches remplissent leurs engagements mais,
finalement, comme Jalan le sait bien, c’est
la responsabilité du gouvernement dans son
ensemble qui importe, qui est de créer des
conditions qui encouragent et récompensent
l’esprit d’entreprise, la prise de risque et
l’initiative.
©
N.D. Batra 2005-2010
(1)
Le pont transportuaire de Mumbai (Mumbai
Trans Harbour Link Project), long de 22
kilomètres, doit réunir la ville îlienne de
Mumbai avec le continent. Son budget est de
l’ordre de 4.000 crores de roupies, soit 800
millions d’euros. (Retour
au texte)
(2)
The Future of India: Politics, Economics,
and Governance, Penguin Books, India, 2005.
(Retour
au texte) |