Notre équipeContactBONUS





 

ACCUEILDernier numéroAnciens numérosActualitéForumLiensPartenaires

Inde : les défis énergétiques

Par François Lafargue, docteur en Géopolitique et docteur en Science Politique. Il est professeur de Géopolitique à l’Ecole supérieure de Gestion et à l’Ecole Centrale de Paris. Il vient de publier Demain la Guerre du Feu, Etats-Unis et Chine, A la conquête de l’énergie, Ellipses, 2006.

     Il faut tout de même dire que lorsque vous voyagerez en Inde, vous vous rendrez vite compte que l’électricité fait souvent cruellement défaut dans les hôtels à petit et moyen budget qui n’ont pas de générateurs, que les routes sont souvent en mauvais état, que les aéroports sont vétustes et surchargés et que l’eau non minérale que l’on vous sert dans les petits restaurants est de qualité douteuse. Aussi avons-nous pensé que dans ce Spécial Tourisme il fallait parler des besoins énergétiques de l’Inde. Et qui pouvait le faire mieux que François Lafargue ?

Dans l’ombre de la Chine, l’Inde connaît également une croissance économique vigoureuse. Depuis 1990, le revenu par habitant en Inde a augmenté de 50 %. Ce dynamisme conjugué à un accroissement démographique soutenu[1], entraîne une augmentation sensible de la consommation d’énergie et plus particulièrement de pétrole. La situation du pays déjà préoccupante, ne cesse de s’aggraver.

La production d’énergie en Inde repose encore principalement sur le charbon[2]. L’extraction de ce combustible a doublé depuis l’an 2000, plaçant l’Inde au 3ème rang mondial. En dépit de réserves significatives, la qualité médiocre de la production locale et son faible pouvoir calorifique obligent à recourir aux importations depuis vingt ans. Aujourd’hui les achats à l’étranger représentent 8 % de la consommation. Certes, le protocole de Kyoto que l’Inde a ratifié en août 2002, l’incite à limiter l’utilisation du charbon, mais son statut d’économie en développement lui offre de nombreuses dérogations. Ces privilèges deviendront sans doute caducs dans quelques années, au moment de la négociation d’un nouvel accord relatif à l’émission de gaz à effet de serre.

Avec ses grands fleuves comme le Gange, le Brahmapoutre, la Narmada, et l’Indus, l’Inde dispose d’un potentiel en hydro-électricité important. Nehru encouragea la construction de barrages, qualifiés alors de « temples de l’Inde moderne ». Si plus de 3 000 ouvrages ont été construits depuis l’indépendance, le rythme se ralentit à cause de fortes oppositions de l’opinion publique, comme l’illustre le combat mené depuis quatre décennies, par les habitants de la vallée de la Narmada, contre le projet de construction d’une trentaine de barrages. Ces ouvrages obligent à des déplacements importants de population, inondent souvent des terres arables et modifient l’écosystème…Les projets sont également fréquemment ralentis à cause des dissensions entre le gouvernement fédéral et les élus régionaux. Enfin, les forts débits du Gange comme du Brahmapoutre notamment à la saison de la mousson interdisent la construction d’ouvrages sur l’essentiel de leur cours[3]. Surtout faute d’infrastructures, la production électrique ne peut être correctement acheminée vers les centres urbains.

Encore peu développée, l’énergie nucléaire est en plein essor et se dessine comme l’une des solutions au défi énergétique. Le parc de réacteurs nucléaires au nombre de quinze aujourd’hui, devrait être doublé en dix ans. Ce retard peut paraître paradoxal pour un pays qui a maîtrisé l’arme atomique dès 1974. Mais le développement de l’énergie nucléaire civile qui assure 3 % de la production d’électricité, a été entravé par plusieurs raisons. La situation de conflit avec le Pakistan a sans doute ralenti la construction de centrales nucléaires, des cibles aisées à atteindre. Surtout, le refus de l’Inde de signer le Traité de non prolifération (TNP) lui a interdit l’accès aux technologies civiles et a rendu plus difficile son approvisionnement en uranium. Mais l’évolution de la politique étrangère de l’Inde, saluée lors de la visite du président Bush en mars 2006, a permis la signature d’un accord avec les Etats-Unis. New Delhi s’engage à dissocier sa filière nucléaire (entre activités militaire et civile), puis à placer ses centrales nucléaires civiles sous le contrôle de l’AIEA et en échange devrait obtenir un transfert de technologies. Un marché convoité par Areva, Westinghouse-Toshiba et les Russes.

Mais la situation sur le plan des hydrocarbures est la plus délicate. Pour le pétrole, le pays dépend déjà à la hauteur de 75 % de ses importations étrangères. Une proportion devant atteindre 80 % dès 2010, et probablement 95 % en 2030. A cette date, l'Inde sera selon toute vraisemblance le quatrième consommateur de pétrole du monde derrière les Etats-Unis, la Chine et le Japon. La facture pétrolière pèse lourdement dans les comptes du commerce extérieur, 35 milliards de dollars en 2005. Le parc automobile suit la hausse du niveau de vie, un million de véhicules neufs ont été vendus l’an passé (trois fois moins qu’en Chine), un chiffre qui devrait être multiplié par trois avant 2015. Même si le gouvernement indien entend accélérer la prospection sur le territoire national, les possibles nouveaux gisements ne pourront satisfaire une consommation en augmentation régulière. Pour le moment les réserves en pétrole de l’Inde (principalement situées dans l’Assam et le Gujarat), représentent 0,5 % des réserves mondiales, une proportion trois fois plus faible que celles de la Chine.

L’Arabie saoudite et l’Iran assurent aujourd’hui une part importante des importations indiennes. Mais New Delhi entend réduire sa dépendance à l’égard de cette région du moyen orient, trop chaotique.

La société nationale, Oil and natural gas corporation (ONGC) a  multiplié les investissements à l’étranger (en Equateur, au Myanmar et dans l’île de Sakhaline en Russie) et porte une attention plus particulière à la mer Caspienne et à l’Asie centrale. New Delhi a poursuivi sa diversification se tournant vers l’Afrique ces deux dernières années. Le continent noir représente aujourd’hui 20 % des importations pétrolières de l’Inde contre 70 % pour la région du golfe arabo-persique.

L’Inde mène une diplomatie pétrolière particulièrement active en Afrique orientale, où la présence américaine et chinoise reste encore limitée. Si la Tanzanie, le Kenya, l’Ouganda ou Madagascar ne produisent pas encore de pétrole, les recherches géologiques semblent prometteuses. Au Soudan en 1997, ONGC a profité du départ de la société canadienne, Talisman confrontée aux critiques des organisations humanitaires nord américaines, pour lui racheter ses parts dans les champs de Heglig et Unity. Plus récemment, ONGC a également investi en Libye et en Egypte dans la région de Ramadan à proximité du golfe de Suez.

Mais l’Inde dans sa course au pétrole mondial ne dispose pas des moyens financiers de la Chine et des Etats-Unis. New Delhi a d’ailleurs subi plusieurs revers successifs, comme en Angola ou au Myanmar, où des concessions d’hydrocarbures ont été confiées à des entreprises chinoises.

L’Inde entend promouvoir un partenariat équilibré avec ses fournisseurs africains et ne pas apparaître comme un prédateur économique, uniquement intéressé par les matières premières, une critique de plus en plus ouvertement formulée à l’encontre de la Chine. Dans cette logique, les sociétés indiennes ont multiplié les investissements en Afrique de l’Est. Candico a ouvert une usine de textile en Tanzanie, Tata Motors est présent en Afrique du Sud, Ranbaxy, l’un des principaux laboratoires pharmaceutiques mondiaux, a également des usines en Zambie, en Côte d’Ivoire, à l’île Maurice, et au Nigeria. La proximité linguistique et culturelle avec les pays anglophones d’Afrique de l’Est, facilite cette coopération bilatérale.

En outre l’Inde peut s’appuyer sur les fortes communautés indiennes vivant en Afrique de l’Est et australe et plus particulièrement en Afrique du Sud, au Kenya, en Tanzanie. Mais New Delhi a élargi son influence à l’Afrique francophone et l’initiative la plus récente et la plus audacieuse lancée en mars 2004, se nomme Team-9. Ce projet de coopération technique associe l’Inde à huit pays d’Afrique de l’Ouest. L’Inde s’engage à accorder à ses partenaires un demi milliard de dollars sous forme de crédits, d’aides et de transferts de technologie, en échange d’un accès à leurs gisements de matières premières. Signe de cette influence en Afrique de l’Ouest, ONGC est opérateur en Côte d’Ivoire et l’Inde est maintenant le premier client du Sénégal. En Amérique latine, l’Inde tente également de trouver de nouveaux fournisseurs en hydrocarbures. ONGC prospecte déjà au Venezuela et à Cuba.

L’énergie est indéniablement aujourd’hui l’un des premiers défis de l’Inde. Les pannes régulières d’électricité fragilisent le décollage industriel du pays. Le déficit de production s’établit déjà autour de 10 %. La situation est critique, alors que le parc automobile reste encore très réduit, et qu’une grande part de l’Inde rurale ignore encore la « fée électricité ».


[1] Depuis l’an 2000, l’accroissement démographique a été de 60 millions de personnes.

[2] Le charbon assure 68 % de l’électricité consommée dans le pays contre 12 % pour l’énergie hydraulique, 10 % pour le gaz et 7 % pour d’autres types d’énergie (éolienne, solaire…).

[3] Les deux barrages existant sur le Gange sont situés en amont à Haridwar et à Farraka en aval à la frontière avec le Bangladesh.

© François Lafargue 2007-2010

 


Le site de La Nouvelle Revue de l'Inde est une création Scarabée