Notre équipeContactBONUS





 

ACCUEILDernier numéroAnciens numérosActualitéForumLiensPartenaires

L'éducation dans l'Inde antique

Par Sri Aurobindo

Sri Aurobindo (1972 – 1950), fut un révolutionnaire, philosophe, poète et yogi indien, qui s’intéressa de près à l’éducation et  fut proviseur d’un collège du Maharadja de Baroda. Sri Aurobindo, qui sortit premier de sa classe en grecque et en latin de l’université dé Cambridge, possédait également une vaste connaissance de l’éducation telle qu’elle est impartie en Occident.
Il résume ci-dessous ce qu’il estime être le génie de l’éducation indienne antique.

     […] la véritable grandeur du système indien des quatre Varnas ne tenait pas à sa répartition bien réglementée des fonctions économiques ; sa vraie originalité et sa valeur permanente se trouvaient dans le contenu éthique et spirituel que penseurs et bâtisseurs de la société déversaient dans ces formes ; cette valeur intérieure s’est formée à partir de l’idée selon laquelle la croissance intellectuelle, éthique et spirituelle de l’individu constitue le besoin central de l’humanité, la société ne fournissant que le cadre nécessaire à cette croissance et un système de relations où chaque homme trouve son milieu, son champ d’action et certaines conditions, ainsi qu’un réseau d’influences utiles. Il fallait trouver au sein de la communauté une place sûre pour l’individu, d’où celui-ci pourrait servir ces relations, aider au maintien de la société, payer sa dette envers elle en lui offrant ses services et en remplissant ses devoirs, et où il pourrait en même temps travailler à son propre développement intérieur et recevoir de la vie collective la meilleure aide possible. En pratique, la naissance était acceptée comme le signe naturel, l’indice primitif ; pour la mentalité indienne en effet, l’hérédité a toujours tenu une place extrêmement importante : dans les systèmes de pensée ultérieurs, elle était même considérée comme un signe de la nature et un indice du milieu que l’individu s’était lui-même façonnés par la croissance de son âme dans ses existences antérieures. Cependant la naissance n’est pas et ne saurait être le seul critère du Varna. La capacité intellectuelle, le tempérament, le caractère éthique, la stature spirituelle de l’homme sont les facteurs importants.

On érigea donc une règle de vie familiale, un système d’apprentissage et de pratique individuels, un puissant système d’éducation et d’instruction qui formulerait et ferait s’épanouir ces choses essentielles. On veillait à développer les capacités, les tendances naturelles de l’individu, à le mener vers de plus hauts accomplissements. On lui inculquait le sens de l’honneur et du devoir nécessaire pour pouvoir s’acquitter des fonctions qui lui étaient assignées dans la vie. Il fallait qu’il sache précisément ce qu’il avait à faire, la meilleure façon de le faire et d’en bénéficier, artha, et le moyen d’atteindre à la loi, la norme et la perfection reconnues les plus hautes dans toutes ses activités, économiques, politiques, sacerdotales, littéraires, scolastiques, ou toute autre qui pouvait se présenter à lui. Même les métiers les plus méprisés avaient leur propre système d’éducation, leur loi et leur norme, leurs ambitions et leurs succès, leur code d’honneur dans le service rendu et la volonté scrupuleuse de bien faire, leur dignité dans l’application d’un critère de perfection ; et c’est parce qu’ils possédaient ces qualités, que même les métiers les plus « bas » et les moins attrayants pouvaient dans une certaine mesure devenir des moyens de découverte de soi et de satisfaction mesurée. Outre cette fonction et cet apprentissage spécifiques, l’individu pouvait s’accomplir, sur un plan plus général, dans les sciences et les arts, même les arts d’agrément, et satisfaire les puissantes tendances intellectuelles, esthétiques et hédonistes de la nature humaine. Dans l’Inde ancienne, ces champs d’activité étaient multiples et variés, et tous les hommes cultivés avaient accès à l’enseignement détaillé, approfondi et subtil que l’on y prodiguait. […]

L’étudiant était éduqué dans un environnement propice, loin de la vie citadine, et l’instructeur avait lui-même traversé les diverses phases du cycle de la vie, et, très souvent, possédait une connaissance spirituelle remarquable. Mais par la suite l’éducation devint plus intellectuelle et mondaine ; dispensée dans les villes et les universités, elle s’intéressait moins à la formation du caractère et aux fondements intérieurs de la connaissance, qu’à une instruction et une formation intellectuelles. […]

Ainsi fondée, ainsi formée, la race indienne d’antan atteignit des hauteurs étonnantes dans sa culture et sa civilisation ; elle vécut dans un ordre et une liberté puissants et majestueux, amples et vigoureux ; elle donna naissance à une remarquable littérature, à des sciences, des arts, des artisanats, des industries ; elle conçut les idéaux les plus hauts, mit en pratique, non sans noblesse, sa connaissance et sa culture, gravit les chemins escarpés de la grandeur et de l’héroïsme, et fit de la bonté, de la philanthropie, de la compassion et du sentiment d’unité entre les hommes autre chose qu’un rêve ; elle jeta les bases de merveilleuses philosophies spirituelles, examina les secrets de la nature extérieure, découvrit et vécut les vérités sans limites et miraculeuses de l’être intérieur ; elle sonda les profondeurs du moi et comprit et posséda le monde. À mesure que sa civilisation grandit en richesse et en complexité, elle perdit en vérité la première et sublime simplicité de son ordre primitif. Tandis que l’intellect se transformait en un imposant et large édifice, l’intuition dépérit ou prit refuge dans le coeur des saints, des fidèles et des mystiques. Le système scientifique, l’ordre et la précision devinrent les choses importantes, non seulement dans tout ce qui concerne la vie et le mental, mais même dans le domaine spirituel ; le libre flot de la connaissance intuitive fut forcé de couler dans des canaux tout tracés. La société devint plus artificielle et compliquée, moins libre et moins noble, davantage un joug pour l’individu qu’un champ pour la croissance de ses facultés spirituelles. L’ancienne, la belle harmonie intégrale céda la place à l’un ou l’autre de ses éléments essentiels, démesurément accentué. Artha et kâma, l’intérêt et le désir, furent dans certains domaines développés au détriment du dharma, dont les voies étaient chargées et tracées de façon si rigide et si exclusive, que cela ne pouvait qu’entraver la liberté de l’esprit. On recherchait la libération spirituelle par hostilité envers la vie et non plus comme son aboutissement intégral et son couronnement suprême. Néanmoins, l’ancienne connaissance restait solide sur ses bases ; inspirant toujours les hommes et préservant l’harmonie, elle sut garder vivante l’âme de l’Inde. Même quand apparurent les premiers signes de dépérissement et de lent effondrement, même quand la vie de la communauté dégénéra en une confusion et une ignorance anxieuse et pétrifiée, l’ancien objectif spirituel, l’ancienne tradition spirituelle demeura vivante, et elle adoucit, humanisa et sauva le peuple indien aux heures les plus sombres de son histoire. Nous la vîmes en effet refluer d’âge en âge, apportant tantôt de nouvelles vagues et de sublimes jaillissements de son énergie de vie, tantôt embrasant le mental ou le cœur spiritualisés, lançant ses flammes à l’assaut des cieux, comme nous la voyons aujourd’hui renaître une fois de plus, dans toute sa force, afin d’insuffler à ce peuple l’élan d’une grande renaissance.

© La Nouvelle Revue de l'Inde - 2017

 


Le site de La Nouvelle Revue de l'Inde est une création Scarabée