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L'école du libre progrès

Par Cristof Alward-Pitoef

Cristof Alward-Pitoef est professeur, depuis plus de 30 ans, à l’école de l’Ashram à Pondichéry, où il y enseigne la poésie et le théâtre. Il est spécialiste des écrits de la Mère et de Sri Aurobindo. 
Il narre ci-dessous les débuts de l’école de l’ashram de Pondichéry.

     Au début des années soixante, la Mère1 décide de se lancer dans une nouvelle aventure. Celle-ci sera éducative. Elle la propose aux professeurs et aux élèves de l’école de l’Ashram de Sri Aurobindo, à  Pondichéry. Une école pas comme les autres dans un ashram pas comme les autres. Un ashram de chercheurs et non pas de renonçants, où chacun doit trouver sa voie sur la Voie, en toute liberté ; une école où chaque élève doit tracer son chemin sur le Chemin, et qui ne donne pas de notes, ne fait passer aucun examen, ne décerne aucun diplôme. Pas très sérieux, votre Centre international d’éducation Sri Aurobindo ! 

Mirra connaît bien l’école : elle l’a quittée à quinze ans pour s’inscrire dans un cours de peinture pour jeunes filles, l’académie Julian, à Paris, où elle se lie d’amitié avec les peintres post-impressionnistes et symbolistes, avec Gustave Moreau, Cézanne, et le sculpteur Auguste Rodin. Elle croise un inconnu qui bientôt s’illustrera, et répond avec un fort accent espagnol au nom de Picasso. Elle expose quelques toiles dans des galeries parisiennes mais rêve déjà d’un nouvel art et d’une nouvelle science de vivre. Ce rêve, elle le poursuivra au Japon, pendant cinq ans. Les années de la première guerre mondiale.

C’est l’Inde et c’est surtout Sri Aurobindo qui lui donneront la chance de pouvoir réaliser son rêve, au moins d’en semer les premières graines.

Dans l’école qui s’ouvre au cœur de l’ashram, Mirra veut offrir à ses enfants ce qu’elle a tant aimé au Japon : le sens de la beauté, intérieure aussi bien qu’extérieure, le dépouillement qui enrichit, la richesse d’une fleur ou d’un accord, d’un trait d’esprit ou de pinceau. Leur offrir aussi ce qui lui a tant manqué au pays du Levant où le soleil spirituel semblait parfois se coucher, ou se dissimuler sous trop de bienséance esthétique et morale. Il manquait le sourire du divin, l’attente de l’inattendu et surtout cette profondeur dont l’Inde possède le secret. Avec, aussi, une petite dose d’anarchie sans laquelle l’ordre devient une prison à vie et pour la vie. Alors ? Retrouver la grâce d’un savoir qui veut voir-ça, et à aucun prix ne perdre la joie d’apprendre. Science sans bonheur n’est que ruine de l’âme. L’étudiant corvéable a fait ses preuves, et son temps.

Dans son école, Mère aimerait que s’épanouissent non pas des « élèves brillants, mais des âmes vivantes ». Ce sera l’école du « Libre progrès ». « Un progrès guidé par l’âme et non pas soumis aux habitudes, aux conventions et aux idées préconçues. »

Ce sera donc une éducation aussi large et intégrale que possible : physique, vitale, mentale, psychique et spirituelle. Une maison qui ouvre ces cinq grandes fenêtres sur l’espace infini.  On y explorera ensemble le champ du savoir être. Un savoir et un être qui trop souvent se sont fait avoir. 

Un disciple français, ancien journaliste qui prendra le nom de Tanmaya, se passionne pour cette éducation nouvelle fondée, brièvement, sur quelques principes simples, déjà énoncés par Sri Aurobindo au début du vingtième siècle.

Principe numéro un : rien ne peut être enseigné (ça commence bien !) qui ne soit déjà présent, en germe, dans l’âme qui peu à peu s’épanouit dans son milieu naturel. Voilà notre  première leçon d’histoire naturelle du monde intérieur qui nous permettra de mieux comprendre celle, souvent compliquée, toujours complexe, du monde extérieur. Pourquoi ne pas s’appuyer sur la spontanéité de l’être vrai en nous pour démêler l’écheveau, aérer la toile, l’espacer de quelques années-lumière  passées dans une école à ciel ouvert ?    

Principe numéro 2 : Le professeur est avant tout un guide sur le chemin de la connaissance de soi. Il ne se tient pas au sommet d’une pyramide, dispensant un savoir qui nous dispense de réfléchir, mais au centre d’un espace collectif intelligent. Un ami, pourquoi pas ? A but nouveau, méthode nouvelle. Tant de professeurs ont ce don, cet enthousiasme, cette intelligence. Donnons-leur les moyens de les développer au lieu de jeter sur eux l’eau froide de sources épuisées. 

Principe numéro 3 : Partir du proche pour aller vers le lointain. On part d’un puits dans le désert pour toucher, qui sait, une rose sur un astéroïde ? On se préoccupe d’abord de son milieu, puis on élargit son horizon, jusqu’à embrasser la terre entière. On fait la connaissance de son voisin avant celle de Vercingétorix. On apprend l’histoire de sa ville ou de son village avant celle de la Rome impériale ou de la  Chine populaire (non négligeables, certes). Et on découvre alors que toute l’histoire humaine ne figure pas dans le passé, mais dans le présent. Que l’homme est éternellement contemporain. Le passé n’existe pas. Socrate et Gengis Khan sont parmi nous. Sri Aurobindo aussi, heureusement.

Alors la science, l’histoire, la vie, redeviennent passionnantes car elles sont reliées entre elles et reliées à notre propre histoire. 

Principe numéro 4 : L’enfant est créateur : d’images, de rêves, de réel. Il est Amenhotep, saint Thomas, Vasco de Gama, Léonard de Vinci, Shakespeare, Bonaparte  (plutôt que Napoléon), Edison, Marie Curie, et pourquoi pas, Rumî et saint François d’Assise ? Mère trouvait souvent les animaux plus réceptifs que les hommes….

Nous sommes de toute la terre : nous sommes nés au Moyen-Orient, en Chine, dans la forêt équatoriale. Nous sommes originaires d’Arabie et de Judée, de la Baltique et du Pacifique, de l’Inde et du Pakistan. Toutes les mers du monde atteignent nos rivages. Nous sommes hindous, musulmans, chrétiens, bouddhistes. Nous avons fait la guerre de Cent ans et la guerre des six jours. Nous avons fait la paix de Constantinople à Saigon. Qui dessinera les frontières de l’âme ?  

Et comment oublier la Nature, notre Mère ? Notre Terre-Patrie comme dit joliment Edgar Morin. Les enfants iront donc aussi à l’école dans les jardins du Grand Etang d’Ousteri où l’ashram a des terres, à dix kilomètres de la ville. Les légumineuses et les ruminants ont encore pas mal de secrets à nous livrer. Les arbres, une grande  sagesse à nous offrir avec leurs fruits. Ne sont-ils pas la mémoire vivante de notre Mère ?

Évidemment, l’avenir ne se construit pas en un jour. Il faut donner du temps et de l’espace à la petite flamme qui grandit au-dedans pour que la création nouvelle puisse se faire en douceur. Aussi, pas d’examens (toujours dans l’urgence et l’intolérance), pas de bonnes et de mauvaises notes (qui faussent notre jugement, de part et d’autre). Faire l’éloge, pas nécessairement de la fausse note, mais de la joie de faire des progrès ensemble, en trébuchant parfois. Car le professeur est un apprenant parmi d’autres apprenants.  A l’ashram, on n’a pas le choix, bon nombre de professeurs se forment sur le tas. Un tas de sable sous les pavés que nous avions arraché, en 68, pour les lancer contre des murs. Mais ces pavés étaient des boomerangs et ces murs étaient aussi dans nos têtes.

Pas d’échappatoire, il faut changer de conscience : c’est le mantra de Mère et de Sri Aurobindo. Aujourd’hui, un demi-siècle plus tard, on parle beaucoup de pleine conscience. Mais il est temps de la réaliser, de sortir des quartiers-généraux du savoir normatif.

« Vouloir changer les conditions extérieures sans changer de conscience est une vaine chimère… », insiste Mère.

Parfois, elle s’emporte un peu contre l’école entre quatre murs, si poreux soient-ils. « L’école, c’est la vie qui se transforme ! », lance-t-elle un jour à des professeurs qui cherchent une « définition » de l’école idéale. Oui, la vie, toute la vie, comme en écho au  « Toute la vie est un yoga » de Sri Aurobindo. Elle qui joue si bien du piano et de l’orgue, elle aimera toujours improviser sur ce thème. Et elle ajoute :

« Ne prenez pas mes paroles pour un enseignement. Mes paroles sont toujours une force en action. » 

            Ainsi, dès 1952 le ton est donné : souplesse, liberté, élargissement, pour s’ouvrir à la petite (ou puissante) vibration nouvelle. Trouver la mesure de chacun, en évitant si possible les demi-mesures, comme l’aventurière le fit toute sa vie. Et à l’argument : « …. comme cela se fait partout ailleurs », elle répond : « C’est justement la raison pour ne pas le faire ! Nous ne le ferons pas mieux. Mais nous pouvons essayer de faire autre chose : ce que d’autres estiment impossible de faire, ou ce à quoi ils n’ont même pas pensé, peut-être… »

Depuis, les choses ont bien changé dans les esprits (mais rarement dans la pratique) : on  se souvient d’une antique sagesse, à savoir qu’un être se façonne moins du dehors que du dedans. Apprendre à un enfant à se connaitre et à se maîtriser est le plus beau cadeau qu’on puisse lui faire, dit Mère ; car ainsi, dès l’âge de treize ou quatorze ans, l’âme éveillée peut choisir son destin. L’élève sera donc encouragé et plus tard laissé libre de choisir les matières qui, selon lui, l’aideront le mieux à grandir. A choisir également, si possible, les  professeurs les plus aptes à l’aider dans sa recherche. Idéalement, pas de classes ni d’emploi du temps fixes. Evidemment, l’idéal n’est pas toujours facile à appliquer. Pour cela, il faudrait des professeurs et des élèves sans cesse innovateurs et surtout entièrement disponibles à tous points de vue.

Mais on essaie ! A l’école de l’ashram, à Last School à Auroville, et certainement dans bien d’autres écoles innovatrices dans le monde. Ce ne sont pas les explorateurs qui manquent. C’est peut-être la direction, la Voie où se retrouvent toutes les voies qui veulent aller ensemble vers Demain.

Dans bien des coins de la Terre, des êtres se penchent vers leur âme pour entrevoir ce monde nouveau qui est né, ce monde qui, dira Mère, a été comme englouti dans l’ancien et qui pourtant pousse silencieusement et grandit parmi les arbres qui s’écroulent à grand bruit.  Ces êtres souvent inconnus des dernières nouvelles du jour posent les fondations d’un nouveau jour sur terre.  D’une école, d’une société, d’une vie prochaines. Il y a cinquante ans et des poussières cela paraissait utopique. Aujourd’hui, cela paraît urgent.

Car on l’a bien vu : quand la partie est finie on se retrouve chaque fois plus ou moins à la case départ. Et à celle des parts. Chacun la sienne. Pas facile de devenir un je à part entière, de devenir un nôtre. Le passé a la vie dure. L’avenir aussi, heureusement.

(1) Née à Paris en 1878, Mirra Alfassa  (sa mère est égyptienne, son père, turc) s’initie à la peinture auprès des neoimpressionnistes, à l’occultisme auprès de Max et Alma Théon (la Tradition cosmique), à l’art de vivre au Japon. En 1920, elle rejoint Sri Aurobindo à Pondichéry. Alors commence une nouvelle aventure « spirituelle » : jeter les bases d’un yoga supramental et d’une vie divine sur la terre. La communauté qui s’établit autour d’eux à Pondichéry en sera la première pierre, la seconde, Auroville.

© La Nouvelle Revue de l'Inde - 2017

 


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