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Le
dernier caravanier
La vie d’Abdul Wahid Radhu
Par
Claude Arpi
 Il
est des rencontres qui sont différentes.
Celle avec Abdul Wahid Radhu restera
toujours pour moi très spéciale. Peut-être
parce depuis plus de vingt ans j’ai toujours
voulu rencontrer ce personnage hors du
commun et que les circonstances et la ‘vie’
ne l’avaient jamais permis jusqu'à ce jour,
mais aussi sans doute parce qu’à son âge
avancé, cet être comme il n’en existe plus
et qui a été un des derniers grand
caravaniers de l’Asie centrale et du Tibet,
peut aujourd’hui regarder avec un certain
recul et même un certain détachement sa vie
si pleine de souvenirs extraordinaires.
Abdul Wahid a eu le privilège de participer
comme témoin et parfois acteur à des
événements dramatiques qui non seulement ont
marqué son Ladakh natal, mais aussi le
Tibet, le sous-continent, et l’Asie dans son
ensemble.
Né à Leh au Ladakh, Abdul Wahid Radhu a en
effet reçu son éducation supérieure à
l’Université d’Aligarh et a vécu à la fin
des années trente au milieu d’un
bouillonnent intellectuel et émotionnel
extraordinaire ; il a été témoin des débuts
du mouvement qui amena quelques années plus
tard la tragédie du sous-continent : la
création du Pakistan, c’est à dire la
Partition de l’Inde. Il a aussi cheminé avec
l’une des dernières caravanes amenant le
tribut des rois du Ladakh au dalaï-lama à
Lhassa. Quelques années plus tard, il se
trouvait dans la capitale tibétaine lorsque
les Chinois entrèrent sur le toit du Monde
pour soi-disant le « libérer ». Il s’était
alors lié d’amitié avec la famille du
dalaï-lama et des grandes familles
aristocratiques tibétaines. Il faisait parti
de cette communauté musulmane très libérale
qui s’était intégré de façon si remarquable
dans un pays bouddhiste. Abdul Wahid a eu
aussi l’occasion de vivre avec un groupe de
jeunes rebelles tibétains vivant en exil à
Kalimpong dans le nord de l’Inde et
d’échanger avec eux sa vision de l’avenir:
ils rêvaient d’un Tibet plus démocratique et
tourné vers l’avenir. Abdul Wahid nous a
raconté sa vie exceptionnelle.
C’est au 18e siècle que le cheikh
Asad, ancêtre d’Abdul Wahid, vint s’établir
au Ladakh. Une
inscription persane à la mosquée sunnite de
Leh mentionne son nom. Son père, le cheikh
Muhammad Radhu était une personnalité
religieuse importante de la Vallée du
Cachemire, c’est lui qui aurait déposé un
cheveu du Prophète dans la célèbre mosquée
de Hazratbal à Srinagar.
On dit que les Radhu descendaient d'une
famille de « pandits cachemiris" dénommée
Trakru qui s’était convertie à l’Islam.
Le fils du cheikh Asad, Farouq Radhu devint
le premier caravanier de la famille. C’est
grâce à lui que le nom des Radhu a acquis sa
notoriété sur les toutes pistes de l'Asie
centrale et du Tibet.
Parallèlement, les autres branches de la
famille avaient aussi développé leur négoce
par delà le col du Karakoram, jusqu’au
Sin-kiang, alors connu sous le nom de
Turkestan chinois. Beaucoup se marièrent
dans ces contrées lointaines. C’est ainsi
que dans le sang des Radhu coulait celui de
la plupart des races de l'Asie centrale. Une
branche de la famille Radhu semble-t-il
réside toujours au Sin-kiang, une autre au
Tibet, un autre encore vit à Srinagar où
nous avons rencontré Abdul Wahid.
Alors que les deux fils aînés de Farouq
Radhu, Haider Shah et Nasr Shah décidèrent
de s’établir au Ladakh, un autre frère
s'installa au Tibet. Il y épousa une
Chinoise musulmane. Les relations,
principalement d’affaires, très proches,
entre cousins du Tibet, du Turquestan et du
Ladakh continuèrent ainsi. Le fils de Haider
Shah, quant à lui, épousa une bouddhiste
tibétaine de Tsetang, bourgade située au sud
de Lhassa.
A
Leh, les Radhu avaient une position enviée.
Ils possédaient les plus belles propriétés
et les marchandises les plus convoitées,
venues de tous les coins de l’Asie,
passaient par leurs entrepôts.
C’est dans ce milieu cosmopolite que grandit
le jeune Abdul Wahid. Plusieurs de ses
parents proches servirent les Britanniques
et le Maharaja du Cachemire. Il y avait deux
tendances dans la famille : l’une voulait
donner aux enfants une éducation
« moderne », c'est-à-dire Britannique et
l’autre, plus traditionnelle, l’éducation
de caravanier. Haji
Muhammad Siddiq, le
grand-père d’Abdul que ce dernier adulait,
pensait qu’il était plus important de
préserver les traditions familiales. Mais le
jeune Abdul voulait voir du pays et
apprendre la langue des Anglais. Son
grand-père tenta bien pendant un temps de
s’opposer à son départ vers Srinagar et le
« monde », mais il finit par accepter de le
laisser aller à sa destinée : « mon
grand-père était un patriarche qui régnait
sur une maisonnée d'une vingtaine de
personnes. Il était l'une des personnalités
les plus éminentes et les plus populaires de
Leh où il fut assez heureux d'avoir pu
préserver intactes jusqu'a sa mort les
traditions de la famille. »
Lorsque Abdul arriva pour la première fois
dans la grande ville de Srinagar, il fit une
découverte extraordinaire : son cousin
Ataullah, chevauchait « un engin à roues
dont je n'avais jamais vu l'équivalent ».
C’était une bicyclette… Ataullah
« l'enfourcha, démarra, fila comme une
flèche, disparut dans un virage, réapparut
en sens inverse roulant toujours à une
vitesse stupéfiante, jusqu'à ce qu'il nous
eût rejoints. Sa démonstration me laissa
pantois. »
Abdul avait commencé sa découverte du
monde ; il sera bientôt initié à
l'électricité, au téléphone, à la radio, au
cinéma et aux véhicules à moteur. Abdul se
souvient qu'au bout de quelques jours, il
s’y était déjà accoutumé, « Il n'y a que
les découvertes intérieures dont on ne se
lasse jamais » dit-il encore
aujourd’hui.
Ataullah qui était depuis deux ans dans un
collège administré pas les missionnaires à
Srinagar initia vite le jeune ladakhi à
cette nouvelle vie.
Il faut dire qu’ à
cette époque ceux qui, comme les deux
cousins originaires des hautes montagnes
himalayennes, avaient l’opportunité de
passer par des écoles occidentales
demeuraient encore des exceptions
rarissimes.
Durant leur jeunesse au Ladakh, les contacts
qu’ils avaient pu avoir avec le « monde »
étaient très
limités : au delà des massifs montagneux il
n’y avait que des pistes et encore des
pistes.
Lorsque Ataullah quitta Srinagar pour entrer
à l'université d'Aligarh, le coup fut dur
pour Abdul Wahid qui s’habitua tout de même
à sa nouvelle existence de collégien et dut
se faire de nouveaux amis.
Point intéressant à noter et si symbolique
d’un Cachemire qui n’existe plus, le
proviseur de l’école chrétienne était un
brahmane octogénaire et très respecté, le
pandit Shankar Kaul. Il enseignait non
seulement la langue ourdoue, langue des
musulmans, mais aussi la littérature
persane. Mais, bien sûr, l’insistance était
mise sur l'enseignement de l'anglais. Abdul
se souvient : « les cours d'histoire
étaient centrés sur l'Angleterre et l'Empire
britannique. En quelque sorte, tout était
organisé de manière à faire de nous de bons
serviteurs des Britanniques. »
Le jeune étudiant ne se liait pas facilement
avec les Cachemiris pourtant de même
confession musulmane; la plupart de ses amis
étaient comme lui originaires des hautes
régions frontières du Gilgit, du Hunza, d'Ashtor
ou de Punyal. Il existait en fait une grande
solidarité entre ces « Himalayens » qui
habitaient ces contrées si différentes de
l'Inde et même du Cachemire.
Mais ce que son grand-père redoutait
tellement était en train d’arriver :
« Tous, à cette époque, nous subissions très
fortement l'attraction de l'Occident
moderne. Nous tenions à nous vêtir à
l'européenne et la plus haute ambition de
beaucoup d'entre nous était de pouvoir un
jour entrer dans l'administration
britannique. En attendant, il n'y avait pas
de plus grand rêve, de privilège plus
recherché, que de figurer parmi les quelques
élus qui, chaque année, se rendaient à
Londres grâce à des bourses octroyées par le
gouvernement du maharaja. Car l'Angleterre
était au centre de nos pensées.
Alors qu’il venait juste de passer son
examen d’entrée à l’Université musulmane
d’Aligarh, il reçut la nouvelle que son
grand-père était mourant. Bien qu’attendant
les résultats d’un jour à l’autre, il dut
immédiatement quitter Srinagar pour le
Lakadh ; grâce à des contacts dans sa
famille, il put utiliser la « voix rapide »
des services postaux et en 7 jours il était
à Leh.
Comme il était le
seul descendant mâle, son grand-père pensait
qu’il pourrait prendre soin du patrimoine
familial. Plus tard il écrira : « Du
vivant de Hadji Muhammad Siddiq, nous
n'étions pas conscients des valeurs
inestimables qu'il personnifiait, nous
n'écoutions pas ses conseils et nous allions
même délibérément à l'encontre de ses idées
et de ses principes, car nous étions tous
plus ou moins séduits par le modernisme
occidental. »
Muhammad Siddiq
mourut en mai 1937, quelques jours après
l’arrivée de son petit-fils. Le vieil homme
partit comme le sage soufi qu’il était. Avec
une parfaite lucidité, il dit à son
entourage : « Maintenant ma vue s'éteint.
Mon odorat disparaît. Le dernier moment
approche... »
Il réclama son petit fils qui, effrayé par
la proximité de la mort, ne se rendit pas
immédiatement à son chevet. Plus tard, il
écrira : « Je me suis demandé bien
souvent si Hadji Muhammad Siddiq n'aurait
pas voulu me transmettre une tradition,
peut-être de caractère initiatique, car il
était rattaché à la tarîqa Chishtî, la
grande confrérie soufique indienne.
Peut-être aussi son intention était de me
faire réciter une oraison spéciale ».
Plus tard, Abdul Wahid en vidant les
greniers trouva un de ces textes soufis
qu’il récite quotidiennement depuis
« pour essayer de racheter la faute commise
en ne répondant pas à l'ultime appel du
patriarche. »
La mort de Muhammad Siddiq marqua pour la
famille le début de la fin des caravanes ;
ce n’était plus qu’une question d’années
pour que la tradition disparaisse
complètement. Bientôt des disputes entre les
différents membres du clan éclatèrent ;
désormais rien n’était plus comme avant.
Dans les années quarante, la population
musulmane faisait partie intégrante du
Ladakh où ils vivaient en parfaite harmonie
avec les adeptes des autres religions. Ils
avaient assez souvent réalisé une
harmonieuse symbiose des deux cultures,
bouddhique et islamique.
Il est clair, lorsque l’on rencontre Abdul
Wahid, que son immense admiration pour son
grand-père Muhammad Siddiq représente
toujours pour lui cette synthèse typiquement
ladakhie : il était à la fois de race et de
culture tibétaine et de religion musulmane :
« son visage, ses vêtements, son
comportement, comme la manière dont il avait
meublé et décoré sa maison toujours
accueillante où il apparaissait dans une
tenue assez semblable au costume tibétain,
mais coiffé d'un turban blanc. »
Et Wahid d’ajouter : « En outre, fait qui
paraîtrait incroyable dans la société
indienne compartimentée par les castes, il
existe même des alliances entre familles des
deux communautés. »
Ayant été reçu au concours d’entrée à
l’Université, Abdul Wahid rejoignit son
cousin à Aligarh après quelques mois passés
à Leh. Une nouvelle vie commençait pour lui.
Aligarh, Abdul Wahid allait le découvrir,
était le principal point d’entrée de la
pensée occidentale dans l'Islam indien.
Beaucoup plus tard, le jeune ladakhi réalisa
que ces croyances religieuses se voulant
tolérantes envers le christianisme et les
idées modernes, « en réalité demeuraient
superficielles et incapables d'assurer le
maintien de notre identité culturelle en
face des séductions intellectuelles venues
de l'Occident. »
Dans la chambre qu’il partageait avec son
cousin, il participait souvent aux longues
discussion sur la modernité et ce qu’il
croyait alors être « les sommets de la
pensée humaine. »
Ce sont ces influences occidentales qui
régnaient dans les milieux intellectuels
musulmans de l’époque, pour qui la
civilisation britannique représentait le
summum de la culture, qui sont à l’origine
du concept du Pakistan, un état « séparé et
moderne » pour les musulmans du
sous-continent.
Une des caractéristiques de l’enseignement à
Aligarh était une « constante utilisation
de la pensée occidentale comme référence
offrant les meilleurs critères pour estimer
la validité de tout savoir, même de celui
qui se rapportait le plus typiquement à
l'Orient et à l'islam. »
Le maître à penser de l’Université était
Muhammad Iqbal, qui, bien que considéré par
certains comme le plus important réformiste
de l’Islam au 20e siècle, est en
fait le père spirituel du Pakistan. Abdul
nous dit qu’Iqbal « a favorisé une forme
d'activisme politique parmi les musulmans,
contribuant à populariser l'idée qu'ils
constituaient une nation différente des
autres communautés vivant sur le sol du
sous-continent. » Mais il ajoute
« son prestige était considérable parmi les
étudiants de ma génération dont beaucoup
devaient dès 1947 se déclarer citoyens du
Pakistan et, quittant les régions de l'Inde
dont ils étaient originaires, allèrent y
faire carrière. »
La préoccupation majeure de la plupart des
professeurs d'histoire et de philosophie
semblait être de reconstruire la pensée
religieuse de l'islam. Il fallait
interpréter les doctrines musulmanes
traditionnelles de façon moderne. On
commentait, nous dit Abdul Wahid, « avec
sympathie des théories d'un Nietzsche, qu'il
qualifie quelque part de "prophète moderne",
d'un Bergson et même d'un Freud. »
De nombreuses années plus tard, alors qu’il
servait le dalaï-lama, alors en exil en
Inde, Abdul Wahid appris que le leader
tibétain étudiait les philosophes
occidentaux tels que Kant, Nietzsche et
Bergson. Il lui envoya un mot : « Ces
prétendus philosophes dont des suppôts du
démon. Pour l'amour du Ciel, que Votre
Sainteté saisisse à quel niveau de bassesse
ils se situent par rapport à la sagesse
intemporelle qu'Elle-même représente. »
On ne connaît pas la réaction du dalaï-lama
mais il semble qu’il n’en ait jamais voulu
au jeune homme pour sa franchise.
C’est en 1940 que l’étudiant ladakhi
découvrit un autre monde avec lequel il
sentit immédiatement une plus grande
d’affinité qu’avec celui de l’Islam rigide
et superficiel d’Aligarh. Il avait été
invité par son oncle à le rejoindre à
Lhassa. Pour la première fois, il perçut une
nouvelle façon d’être, non seulement du fait
de la beauté physique du Tibet, de la
douceur de vivre de la capitale tibétaine,
mais aussi d’une certaine qualité de la
culture de ce pays auquel il restera
profondément attaché tout le reste de sa
vie. Malheureusement après deux mois, il dut
retourner à Aligarh afin d’obtenir sa
licence, mais il continua de rêver de
Lhassa.
Pendant l’été 1942, sa vie prit encore une
autre direction. Son oncle Abdul Aziz, qui
dirigeait la caravane biannuelle du Ladakh
vers le Tibet nommée le Lopchak,
l’invita à s’initier au métier de
caravanier.
Cette période a grandement marqué le jeune
Abdul Wahid. Cette
caravane officielle témoignait de cette spécificité ladakhie :
elle était dirigée par un musulman bien
qu’elle fut chargée d’acheminer le tribut
officiel des bouddhistes ladakhis au
dalaï-lama. Le Lopchak
partait tous les
deux ans de Leh pour se rendre aller à
Lhassa afin de remettre des présents au
dalaï-lama.
C’était à la suite à d’un conflit frontalier
entre le Tibet et le Ladakh au 17e
siècle que les deux nations s’étaient mises
d’accord. Il fut convenu que, pour maintenir
de bonnes relations d'amitié et de commerce
entre le Ladakh et le Tibet, une caravane
tibétaine se rendrait chaque année de Lhassa
vers Leh et que, réciproquement, une
caravane Lopchak (biennale) serait envoyée à
Lhassa tous les deux ans par le roi du
Ladakh. Toutes deux avaient le droit de
transporter librement des marchandises dans
les territoires des deux royaumes.
Non seulement ces échanges contribuaient à
maintenir de bonnes relations entre le
Ladakh et le Tibet, mais c’était aussi pour
les caravaniers l’occasion rêvée de faire
« officiellement » des affaires.
Frais émoulu de l'université et parlant
alors couramment anglais, le jeune Abdul
tint un journal de bord de ses aventures
caravanières
Il se souvient : « grâce à la lenteur des
mules qui constituaient notre principal
moyen de transport en ces années-là, j'avais
amplement le loisir de consigner les détails
de la route. Souvent aussi,dans ces notes,
j’exprimais les états d'âme d'un jeune homme
idéaliste et ouvert au monde moderne qui,
comme une chose allant de soi, se conformait
à la tradition marchande de sa famille. »
Beaucoup plus tard il écrira : « Avec le
recul des années, je m'aperçois que ce
départ fut le début d'un très long voyage
qui n'allait plus jamais prendre fin
puisqu'il devait me permettre un cheminement
intérieur presque ininterrompu depuis
lors. »
Désormais, il cheminait dans les grands
espaces d’Asie centrale, mais aussi sur les
pistes intérieures : « Aujourd'hui, 19
Septembre 1942, vingtième jour de ma vie
d'homme marié, j'ai quitté la maison
familiale, ma femme, ma tante et ma soeur.
Je suis parti à destination de Lhassa pour
apprendre le métier de marchand sous la
direction de mon oncle, Abdul Aziz, chef de
la caravane Lopchak. »
Dans l’esprit du jeune homme, il y avait
beaucoup de sentiments contradictoires. Il
était d’un côté conscient de l'importance
commerciale et politique de la caravane,
mais en même temps, il souffrait d’avoir dû
abonner sa jeune femme qu’il avait épousée
juste trois semaines auparavant. Le métier
de caravanier entrait difficilement et la
première nuit, quand il fut seul dans le
campement, il pleura.
Le Ladakh, nous rappelle Abdul Wahid, était
encore dans les années 40 l'un des pays les
plus isolés de la planète. Srinagar,
capitale du Cachemire et ville la plus
proche, était à douze jours de voyage à dos
de poney. Le premier avion (de l’armée de
l’air indienne) ne se posa à Leh qu’en mai
1948. Longtemps le Ladakh avait été un
royaume indépendant même si
géographiquement, ethniquement et
culturellement, il était proche du Tibet.
Le jeune caravanier se souvient encore des
paysages : « En cette fin de septembre
1942, les paysages étaient austères. L'orge
étant moissonnée et les herbages ayant
jauni, presque toute verdure avait disparu.
Seuls, les saules et les peupliers qui se
dressaient près des ruisseaux gardaient
encore leur feuillage ainsi que les pommiers
et les abricotiers qui entouraient quelques
fermes. La neige saupoudrait déjà les
sommets. »
Ils mirent 3 mois pour arriver à Lhassa
après de multiples aventures qu’il serait
trop long de narrer, semblables à celles qui
avaient marqué la vie quotidienne des
caravaniers depuis des siècles. A Lhassa ils
furent reçus par le dalaï-lama et les
autorités tibétaines avec la pompe due à
leur position officielle. Désormais, le
nouveau marchand des grands espaces d’Asie
savait que sa vie serait centrée sur le
monde tibétain sans qu’il ait pour cela
besoin d’abandonner sa foi dans l’Islam.
Sa famille aussi se rendait bien compte que
le commerce qui avait fleuri pendant des
siècles à Leh était voué, à plus ou moins
longue échéance, à disparaître. Les moyens
de locomotion modernes faisaient que la
route directe Inde-Tibet par Kalimpong, le
Sikkim et la Vallée de Chumbi serait
désormais la voie de passage la plus
économique pour hommes et marchandises. De
même disparaîtraient bientôt les pistes se
dirigeant vers le col du Karakoram, en
direction de Yarkand, Kachgar et l’Asie
centrale.
En 1943, il décida donc de s’installer à
Kalimpong, nouveau centre commercial
important de l’Asie. C’est là qu’il allait
faire des rencontres fort intéressantes. Il
faudrait écrire un livre juste sur la vie de
Kalimpong, ses intrigues, les grands
mouvements politiques où se complotait
l’avenir de l’Asie. Pour Nehru, ce n’était
qu’un « nid d’espions ».
Citons les grands
marchands khampas dont les plus connus
étaient les Sandutshang, les Andutshang, les
Gyanaktshang et surtout les Pangdatshang. La
réputation de ces derniers s’étendaient
jusqu'à la Chine, grâce au monopole qu’ils
avaient du négoce de la laine tibétaine dont
ils exportaient de grandes quantités
jusqu’en Amérique. « Ils s'étaient fait
construire à Kalimpong de beaux et vastes
édifices résidentiels où, pour accueillir
les notabilités tibétaines dont les visites
étaient fréquentes, ils rivalisaient
d'hospitalité [avec les autres grandes
familles] » nous dit Abdul Wahid.
Les Pangdatshang étaient trois frères,
Yarphel, Topgé et Rabga. Le premier était le
chef de l’empire commercial et avait une
immense influence dans les milieux
politiques de Lhassa. Rabga, le plus jeune,
était le révolutionnaire, très proche du
gouvernement nationaliste de Chiang
Kai-chek ; il finira par se faire expulser
de l’Inde. Il rêvait alors de faire du Tibet
une république.
Il y avait aussi Tsipon Shakabpa, un
Secrétaire aux Finances qui était une sorte
de représentant officiel du dalaï-lama et
qui eut l’occasion plusieurs fois de
rencontrer Nehru pour négocier (en vain) une
aide militaire et politique pour le Tibet.
Shakabpa lui-même raconta à Abdul Wahid les
débuts de sa fortune. Il avait remarqué qu'à
Lhassa l'atelier de la monnaie qui
produisait les pièces de cuivre jetait les
déchets de métal après la frappe. Il est
l'idée de recueillir ces déchets et de les
revendre en Inde où les cours du cuivre
étaient très élevés. Il fit des bénéfices
tels que Yarphel Pangdatshang lui-même en
fut jaloux : « Shakabpa était désormais
assez riche pour jouer les premiers rôles
sur la scène politique du Tibet. »
C’est chez Rabga Pangdatshang qu’Abdul Wahid
fit les rencontres les plus intéressantes.
Par exemple Kunphela, l'ancien homme de
confiance du treizième dalaï-lama,
injustement accusé à la mort de son maître,
et qui avait du se réfugier en Inde ; de
Changlochan, qui aurait aussi participé à un
complot "républicain". Wahid se souvient que
les deux personnages n'avaient pas
totalement renoncé à une participation
active à la politique du Toit du Monde en un
moment où le monde asiatique était en
effervescence.
Plus intéressant encore est la proximité du
jeune ladakhi avec deux des personnages ont
marqué profondément l’histoire du Tibet
moderne. Le premier était un jeune et
brillant intellectuel tibétain, Bapa
Phuntsok Wangyal, connu sous le nom
Phunwang. Il était farouchement communiste,
mais en même temps il restait tibétain :
« Authentique nationaliste tibétain, il
élaborait aussi des théories
‘pantibétanistes’ visant à regrouper dans
une sorte de fédération toutes les régions
et ethnies de culture tibétaine, donc le
Ladakh. Nos discussions d'alors, amicales
mais divergentes, devaient avoir des
prolongements plus tard à Lhassa où le
destin nous réservait de nous rencontrer
dans des circonstances inattendues. »
Phunwang sera responsable quelques années
plus tard de l’arrivée des forces chinoises
à Lhassa, mais malheureusement pour lui, et
bien que pendant longtemps proche de Mao
Zedong, il finira par passer 17 ans de sa
vie dans les geôles communistes.
Durant nos entrevues avec Abdul Wahid, il
nous demandait constamment si nous avions
des nouvelles de Phunwang qui bien qui
réhabilité, vit aujourd’hui à Beijing sans
contact avec le reste du monde. Nous n’en
avions malheureusement pas.
Un autre familier de la maison Pangdatshang
était Gedun Choepell, le moine rebelle
tibétain qui était sans aucun doute le plus
cultivé et le plus savant de sa génération.
Originaire de l'Amdo, dans le nord-est du
Tibet, il avait étudié au monastère de
Depung, près de Lhassa. Il s’y était signalé
par ses idées non-conformistes. Après avoir
obtenu le diplôme de geshé (docteur en
théologie), il se mit à parcourir le
sous-continent indien dans tous les sens,
étudiant le Sanskrit, le Pali et l’Anglais
et s’intéressant à tout (il écrira même plus
tard un manuel sur le Kamasutra).
Ce qui le rapprocha sans doute d’Abdul Wahid
est qu’il était, chose rare à cette époque,
intéressé par l’étude des religions
non-bouddhistes, en particulier
l’hindouisme, mais aussi le christianisme et
l'Islam.
Lorsqu’il retournera au Tibet en 1935, il
fut arrêté et emprisonné pendant plusieurs
années et tous ses ouvrages furent
confisqués (et probablement détruits). Nous
mentionnerons son histoire du Tibet, œuvre
magistrale qui fait encore aujourd’hui
référence. Il mourut une semaine après
l’arrivée des Chinois à Lhassa, complètement
démuni, abandonné de tous (sauf de quelques
très rares proches comme Abdul Wahid). Ses
disciples le considéraient déjà comme un
grand yogi qui avait consciemment choisi le
moment de son départ.
La vie de Gedun Choepell symbolise un Tibet
qui refusait de s’ouvrir au monde et
n’acceptait pas des idées différentes que
celles que professaient les grands
monastères. Sa vie représente la lutte d’un
nouveau Tibet contre les forces retranchées
et conservatives de l’aristocratie et du
clergé. Beaucoup à Kalimpong, comme plus
tard à Lhassa, considéraient Abdul Wahid
comme un disciple de Gedun Choepell. Quand
on lui demande, il dit qu’ils étaient en
effet très proches intellectuellement. Gedun
voulait faire du bouddhisme une religion
ouverte sur l’avenir, acceptant et
respectant toutes les autres démarches,
c’est sans doute ce que le jeune Ladakhi
rêvait de réaliser avec l’Islam.
Et puis à Kalimpong, il était aussi en
contact avec le Prince Pierre de Grèce,
l’exploreur et orientaliste Marco Palis avec
qui Abdul Wahid découvrit René Guénon,
Roerich, le savant et artiste russe, et
beaucoup d’autres.
Quelques mois après que l’Inde soit devenue
indépendante, Abdul Wahid allait connaître
de nouvelles aventures, pas très agréables
celles-ci. Alors qu’il était parti en Chine
pour faire des affaires avec un homme
d’affaires tibétain, qu’il découvrit plus
tard être véreux, il se retrouva mis en
résidence surveillée à Nankin, la capitale
de la Chine nationaliste pendant plus d’un
an. Il avait fait l’erreur de voyager avec
un passeport tibétain alors qu’il était de
nationalité indienne et les Chinois
voulaient sans doute utiliser son identité
ladakhi à des fins politiques. Après ce qui
fut peut-être la période la plus difficile
de sa vie et grâce à ses contacts avec la
famille du dalaï-lama ainsi que celle de
Rabga Pangdatshang, il finit par pouvoir
quitter Nankin à destination du Turkestan
oriental (Sin-Kiang), qui n’avait pas encore
été annexé par la Chine. De longues
péripéties l’amenèrent à Gilgit, à ce
moment-là déjà sous contrôle pakistanais et
puis à Karachi où il fut immédiatement
invité à prendre le thé avec M. Ikramullah,
le Secrétaire d’Etat pakistanais. Ce dernier
lui offrit, à sa grande surprise, d’enter
dans le service diplomatique pakistanais.
Des amis français rencontrés durant son
périple l’en dissuadèrent : il appartenait à
l’Himalaya, pas au sous-continent. Après
quelques hésitations, il décida de poliment
refuser l’offre. Il finit par trouver un vol
pour le Pakistan oriental (aujourd’hui le
Bangladesh) et de là parvint à revenir en
Inde, à Calcutta..
Quelques semaines plus tard, il avait
rejoint le Tibet et sa femme qui était
restée sans nouvelles de lui pendant plus
d’un an. Ses oncles n’étaient pas aussi
heureux de son retour, car ils avaient
profité de son absence pour s’emparer de ses
affaires. C’est sans doute ce qui le décida
à retourner s’installer à Kalimpong où il
refit vite des affaires florissantes.
Quelques semaines avant l’invasion chinoise
du Tibet, le 7 octobre 1950, Wahid décida de
retourner au Tibet pour y collaborer avec un
homme d’affaire tibétain. Il allait vivre
deux années riches en rencontres
enrichissantes, bien que la situation soit
difficile du fait de l’arrivée des
Communistes à Lhassa. Ce séjour dans la
capitale tibétaine fut l’occasion de renouer
ses contacts étroits avec la famille du
dalaï-lama et en particulier avec Gyalo
Thondup qu’il avait connu en Chine.
Nous ne parlerons pas ici de ces premières
années de l’occupation chinoise, mais le
problème le plus sérieux fut sans doute pour
Abdul Wahid l’entrée triomphante à Lhassa
des troupes chinoises conduites par son
ancien ami de Kalimpong, Phunwang. Ce
dernier avait été chargé par Mao Zedong de
faire en sorte que la « libération du
Tibet » se passe le plus harmonieusement
possible, ce qui se produisit pendant les
premiers mois. Mais le jeune Ladakhi voyait
la résistance de la population tibétaine se
profiler à l’horizon, Durant leurs longues
conversations, qui n’était plus aussi libres
qu’auparavant du fait du poste officiel de
Phunwang, Abdul Wahid avertit plusieurs fois
le jeune cadre communiste : « Tu te prépares
à plus ou brève échéance à de grandes
difficultés » Quand Phunwang demandait
« Pourquoi », il lui répondait « Tu es resté
trop Tibétain pour être un vrai
communiste ».
Phunwang ne comprenait probablement à cette
époque ce que voulait dire son ami, il
croyait encore à la « libération » du Tibet.
La situation se détériora lentement jusqu'à
ce que le dalaï-lama soit obligé de limoger
son très respecté premier ministre qui était
trop nationaliste aux yeux des Chinois.
Wahid était dans une position pénible, d’une
part il était ami avec les frères du
dalaï-lama et en même temps il restait
proche de Phunwang. Finalement, un jour ce
dernier lui dit : « Wahid, c’est ton
devoir de collaborer avec nous et, si tu ne
fais pas, tu le regretteras un jour. Je
connais ton attachement au Tibet et tu dois
saisir l’occasion de participer à la grande
œuvre d’émancipation de la culture tibétaine
qui a maintenant commencé. »
Un langage similaire lui fut tenu par Ngabo
Ngawang Jigme, le principal ministre du
Cabinet tibétain qui avait signé le fameux
Accord en 17 points avec la Chine en mai
1951.
Pressé qu’il était de collaborer contre son
gré et ses croyances, il décida de quitter
la capitale tibétaine : « le mieux était
de faire mes bagages et quitter Lhassa, la
ville de rêve où s’installait une atmosphère
de cauchemar. »
Paradoxalement, grâce à ses contacts avec
Phunwang et Ngabo, il réussit à se faire
délivrer un sauf-conduit pour se rendre à
Kalimpong sous le prétexte d’y faire soigner
sa femme. Il parvint finalement en Inde et
après un séjour d’une semaine à Calcutta, il
prit le train pour Delhi : « Après Lhasa où
nous nous sentions constamment épiés,
c’était un bonheur de retrouver en Inde une
atmosphère de liberté ».
L’ironie c’est que c’est son cousin
Ataullah, avec qui il avait partagé une
chambre de nombreuses années à Srinagar et à
l’Université, qui l’accueillit et
l’hébergea. Il était Second Secrétaire à la
Haute commission pakistanaise ; il avait
répondu à l’offre de devenir un diplomate
pakistanais, qu’Abdul Wahid avait refusé. Il
est à signaler d’ailleurs que plusieurs
années plus tard Ataullah finira ambassadeur
de son nouveau pays. Ce qui choqua le plus
le Ladakhi à Delhi c’est que personne
n’était intéressé par le sort du Pays des
Neiges. On ne parlait que d’amitié
indo-chinoise et de coopération entre les
pays d’Asie et d’Afrique. Il se souvient :
« A l’époque où était célébrée la
décolonisation, il était déplacé de
mentionner que le Tibet constituait un cas
typique de recolonisation ».
Les années suivantes, Abdul Wahid reprit le
commerce familial, cette fois au Cachemire.
En 1956, il fut appelé par le frère du
dalaï-lama, Gyalo Thondup, à faire des
affaires avec lui. Leur association dura
jusqu’en 1959, lorsque, la situation étant
devenue explosive au Tibet, le dalaï-lama
n’eut d’autre choix que de prendre la route
de l’Inde et de demander refuge à Nehru, ce
qu’il offrit immédiatement.
Pendant les mois qui suivirent, le Ladakhi
commença à travailler dans l’entourage du
leader tibétain en tant qu’interprète. Il
était la personne idéale pour faire ce
travail ‘officiellement’, étant de
nationalité indienne, parlant couramment
l’anglais, le tibétain et le hindi. Mais
après quelques semaines, les autorités
indiennes décidèrent de l’éloigner du
dalaï-lama. Le service de renseignements
(probablement M. Mullik, le chef du
renseignement de Nehru) pensait qu’un
musulman était dangereux. Il semble que le
dalaï-lama aurait commenté : « Je me
demande ce que le pauvre Wahid a bien pu
faire pour paraître si redoutable au
gouvernement indien. »
Il continua tout de même de s’occuper des
réfugiés tibétains pendant plusieurs années,
cela l’aida à mieux découvrir les horreurs
de la nouvelle religion marxiste propagée
par Mao et ses collègues. Cela renforça
certainement ses propres croyances dans les
vertus de la tolérance et l’ouverture sur
les autres religions.
Il recueillit beaucoup de témoignages sur
les exactions que Mao Zedong et les
Communistes avaient commises (et
continuaient de commettre) et sur ce qu’ils
faisaient subir aux habitants du Toit du
Monde « qu'ils réduisaient à un état
d'esclavage en comparaison duquel le servage
traditionnel et patriarcal était un régime
plein de douceur et d'humanité. J'eus ainsi
un aperçu complet de l'action des Chinois
qui, dans ce drame, ne portent pas seulement
la responsabilité d'atrocités impardonnables
et de la destruction stupide de trésors de
civilisation, mais d'avoir mis fin, au nom
d'une idéologie importée d'Occident et déjà
impuissante à faire leur propre bonheur, à
la dernière théocratie traditionnelle du
monde, régime certes imparfait et souvent
corrompu mais qui, encore pénétré de sacré
et donnait un sens à la vie de chacun. »
Il se rendit compte que la religion de Karl
Marx était la plus intolérante de tous les
credos ; son Ladakh natal n’était peut-être
pas aussi « moderne » que la Chine nouvelle,
mais elle possédait une culture tellement
plus profonde et compatissante.
On m’avait dit qu’Abdul Wahid était un
soufi. Chaque fois que j’ai essayé d’aborder
la question, il est resté vague, mais ses
vues sur l’Islam sont tout de même fort
intéressantes, surtout à une époque où
l’Islam radical est sérieusement mis en
question.
Les années d'études que le jeune Abdul avait
passé à l'université d'Aligarh l’avaient
éloigné de la tradition spirituelle qu’avait
essayé de lui inculquer son grand-père. Mais
en parcourant les grands espaces et
rencontrant tant de personnalités
extraordinaires, il comprit très rapidement
qu’il y avait deux tendances fondamentales
dans l'Islam et qu’au cours de l’histoire
chacune d’elle avait prévalu à un moment ou
un autre. Abdul explique ce que sont le
zâhir (l’islam extérieur) et le bâtin
(l’intérieur), qui correspondent d’une
certaine manière à l’exotérisme et
l’ésotérisme. Il pense que : « La
présence musulmane en Inde avait témoigné de
cette dualité » et il ajoute : « Les
conquérants et souverains établirent par la
force le règne de l'islam et de sa puissance
temporelle, mais ce furent de saints
personnages, mystiques et soufis, qui, par
leur rayonnement spirituel, devaient lui
attirer le plus de convertis et l'enraciner
dans ces populations assoiffées de divin et
d'absolu. »
Fait encore plus remarquable aujourd’hui où
il est souvent question de clash des
civilisations, Abdul considère que le bâtin
possédait une qualité spirituelle qui
dépasse les formes et lui permettait
d’accepter que les adeptes d'une tradition
comme le bouddhisme ne soient pas considérés
comme les kafirs (infidèles) que voient les
musulmans adeptes du zâhir.
Il remarque tout de même que le monde
contemporain est marqué surtout par la
prédominance de tout ce qui est extérieur et
quantitatif, le bâtin y étant
malheureusement souvent étranger.
L’idéal serait que le zâhir et le bâtin soient
en équilibre ce qui permettrait à l’Islam de
répondre à la fois aux exigences mondaines
et sociales des croyants, et en même temps à
leurs plus hautes aspirations spirituelles.
Lorsque le zâhir (on pourrait dire ceci de
n’importe quelle autre religion organisée)
ne pense qu’à convertir à sa foi le plus
grand nombre possible, cela ne peut
qu’aboutir à des confrontations comme on le
voit aujourd’hui aux quatre coins de la
planète. Nous en avons la preuve tous les
jours au Cachemire même où les pandits
hindous ont été chassés de leurs demeures
ancestrales par des groupes fondamentalistes
financés par le Pakistan. L’identité même de
cette nation la rend intolérante et tous les
problèmes que l’on nomme aujourd’hui
terrorisme ou intégrisme ne sont que la
conséquence de l’état d’esprit qui a présidé
à sa création. L’Etat pakistanais ne peut
être « qu’éxotérique » ; en effet sa
naissance n’est pas un phénomène basé sur
une connaissance profonde de l’Islam nous
dit Abdul Wahid. Pour lui, ce n’est qu’une
manifestation émotionnelle de certains
leaders mus par leur soif de pouvoir
Abdul Wahid ajoute qu’il y a eu, dans
l’histoire de l’Inde, des périodes ou zahir
et bâtin étaient en équilibre, comme par
exemple sous l’empereur moghol Akbar.
Pendant près d'un siècle, il y eut alors une
harmonie confessionnelle entre hindous et
musulmans. Il précise que « la tolérance
manifestée par l'islam n'était signe ni de
faiblesse, ni de tiédeur. Au contraire, ce
fut pour lui un temps de grandeur, de
spiritualité rayonnante et de civilisation
brillante dont de nombreux monuments restent
d'admirables témoins. »
Selon lui Shah Jahan, qui construisit le Taj
Mahal d'Agra fut le dernier souverain moghol
à pratiquer le bâtin. Durant les décennies
qui suivirent et principalement durant le
règne d’Aurangzeb, le zâhir, avec son esprit
d'intolérance et de puritanisme, prédomina.
Aurangzeb était en opposition avec son frère
aîné Dara Shukoh qui aurait dû régner à sa
place. Ce dernier adepte du bâtin savait
qu’il y avait une vérité dans d'autres
traditions sacrées, notamment dans la
religion hindoue, et affirmait que le
Védanta non dualiste et le Tawhfd (doctrine
islamique de l'Unité) telle que
l'interprétaient les soufis, étaient
essentiellement semblables. On dit que Dara
Shukoh traduisit même les Upanishads en
persan, il pensait que ces textes
fondamentaux du Védanta exprimaient
certaines vérités sous-entendues dans le
Coran.
Etait-ce ces longues randonnées dans les
grands espaces de l’Asie qui rendaient les
hommes plus sages ? C’est sans doute vrai,
mais on ne peut que regretter qu’il n’y ait
pas plus d’Abdul Wahids de par le monde,
cela rendrait sûrement les relations entre
les hommes plus harmonieuses.
Malheureusement, il n’y a plus aujourd’hui
de caravaniers parcourant les pistes d’Asie,
ils ont été remplace par les CEOs
jet-setting d’un continent à l’autre. Le
vieux Ladakhi se souvient encore : « A
l'époque où commença mon voyage et où je
quittai pour la première fois les hautes
terres de mon enfance, les populations
himalayennes, dont nous étions, menaient
encore une vie naturelle, paisible, rude et
austère sans doute aussi, mais harmonieuse
et empreinte de beauté. Perchés comme nous
l'étions sur le "Toit du monde" nous devions
constamment faire face au défi d'une nature
écrasante qui nous obligeait à travailler
dur pour subsister. Il fallait être dur
soi-même et comme nous n'étions pas
meilleurs que d'autres peuples, ayant aussi
nos faiblesses humaines et nos mauvais
instincts, notre existence d'Himalayens
était loin d'être paradisiaque. Et pourtant
ceux qui évoquent maintenant ce temps révolu
en parlent presque toujours comme d'un
paradis perdu. »
A la fin de sa vie si bien remplie, il pense
qu’avec la fin de l'ère des caravanes des
valeurs humaines irremplaçables ont disparu
de l'Asie. Pour lui, ces derniers
‘Himalayens’ vivaient en accord avec leur
destinée, cheminant le long des pistes qui
traversaient les immensités
transhimalayennes. Personne ne songeait
alors à s'insurger contre sa destinée :
« On s'y conformait, on s'y identifiait.
Cette acceptation comportait une attitude
spirituelle d'adoration et de contemplation
de la Réalité suprême dont la nature intacte
faisait pressentir la majesté et la
perfection. »
Ce dont il se souvient encore est que cette
vie de caravaniers se déroulait à l'écart
des futilités du monde dit « civilisé ».
Elle demeurait : « dans sa simplicité,
sa pureté, sa lenteur, empreinte de sacré et
totalement étrangère à la modernité profane
de notre temps. »
Aujourd’hui ce sens du sacré a disparu, il
ne le regrette pas, mais il le constate.
Alors pour lui, la seule possibilité qui
reste est « de la revivre symboliquement
en accomplissant un cheminement intérieur
qui, avec la grâce divine, pourra nous
conduire vers d'autres altitudes. »
La vie d’Abdul Wahid Radhu est un épitomé de
ce qu’était le Cachemire, où des races
diverses, de confessions différentes,
pouvaient vivre dans une certaine harmonie
qui a malheureusement disparu. Le règne des
kalachnikovs a remplacé la tolérance. Le
zahir a pris la place du bâtin.
Le Cachemire était socialement et
politiquement loin d’être parfait mais les
hommes, qu’ils soient originaires du Ladakh,
de Gilgit, du Jammu ou de la Vallée, y
vivaient ensemble, chacun avait sa place
Pourra-t-on revoir un jour ce modèle de
pluralisme culturel et religieux, seul
l’avenir nous le dira.
©
Claude Arpi
2007-2010 |