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L'Inde, la France et l'unité humaine

Par Serge Brelin

   Ce texte est basé sur une présentation faite lors d’un séminaire sur l’Inde et la France – passé, présent et futur, qui s’est tenu à Pondichéry les 26-28 octobre 2004. Cette présentation se proposait de montrer, en suivant le fil conducteur de la vision de Sri Aurobindo que Romain Rolland salua comme « la synthèse la plus complète à ce jour du génie de l’Asie et du génie de l’Europe », pourquoi et comment nos deux nations peuvent jouer un rôle prédominant pour le développement futur de l’espèce humaine.

     Depuis la fin de la Deuxième Guerre Mondiale, le monde a subi des changements profonds qui semblent conduire inévitablement vers l’unification de l’humanité au sein d’une organisation internationale plus étroite. Cette tendance vers une organisation mondiale est renforcée par la pression du besoin et du milieu ainsi que par les circonstances extérieures qui ont elles-mêmes nourri un sentiment cosmopolite et international. Un des facteurs les plus déterminants pour une union mondiale est, d’une part, le rapprochement croissant des intérêts politiques et économiques, et, d’autre part, les conséquences catastrophiques qu’aurait un conflit armé généralisé pour l’humanité dans son ensemble.

Mais le besoin pour une union mondiale est souvent perçu comme la poussée vers une centralisation économique, une uniformité législative et sociale ainsi que vers la mécanisation. Il faut donc que naisse un nouveau facteur psychologique qui fera de l’unification de la vie un besoin pour l’humanité et l’obligera à respecter le principe de la liberté. Ce nouveau facteur psychologique est ce que le philosophe français Auguste Comte (1798-1857), le père de la sociologie, appela la religion de l’humanité. Auguste Comte disait que le but de tout son travail était de rétablir dans la société quelque chose de spirituel qui soit capable de contrebalancer l’influence du matérialisme dans lequel le monde était submergé.

Cette idée nouvelle semble effectivement devenir aujourd’hui une force grandissante, mais sa forme intellectuelle n’est pas assez puissante pour façonner de manière effective la vie collective de l’humanité. Ceci est dû au fait qu’elle doit faire trop de compromis avec l’égoïsme humain et aussi parce qu’étant principalement rationnelle l’idée devient une victime de son propre processus et se tourne inévitablement vers la solution mécanique. Sri Aurobindo donnait à ce qu’il appela une “religion spirituelle de l’humanité » la signification suivante :

Une religion spirituelle de l’humanité est l’espoir de l’avenir. Par là, nous n’entendons pas ce que d’habitude on appelle une religion universelle, un système, un credo, une croyance intellectuelle, un dogme ou un rite extérieur…. Une religion de l’humanité suppose la perception grandissante qu’il existe un Esprit secret, une Réalité divine en laquelle nous sommes tous un, que l’humanité est à présent sur la terre son plus haut véhicule, et que le genre humain, et l’être humain sont les moyens par lesquels cette Réalité se réalisera ici-bas. Elle implique un effort grandissant pour vivre cette connaissance et instaurer sur la terre le royaume de cet Esprit divin. Par la croissance de ce royaume en nous, l’unité avec nos semblables deviendra le principe gouvernant de toute notre vie — pas simplement un principe de coopération mais une fraternité plus profonde, un sens réel et intérieur de l’unité et de l’égalité, une vie commune à tous. L’individu doit comprendre que c’est seulement dans la vie de ses semblables que sa propre vie devient complète ; la race doit comprendre que c’est seulement dans la libre plénitude de la vie individuelle que sa propre perfection et son bonheur permanent peuvent se fonder.[1]

Ainsi peuvent être réconciliées les perceptions apparemment opposées qu’ont l’Orient et l’Occident de l’évolution humaine, car

Il existe un espoir commun, une destine commune, à la fois spirituelle et matérielle, pour lesquels la coopération de l’un et de l’autre [Orient et Occident] est indispensable. Ce n’est plus vers la division et la différence que nous devons tourner notre esprit mais vers l’unité, l’union, et même l’identité nécessaire à la poursuite et à la réalisation d’un idéal commun, le but prédestiné…[2]

« Le monde se prépare à un nouveau progrès, à une évolution nouvelle évolution », annonçait déjà Sri Aurobindo en 1915. « Quelque soit la race, quel que soit le pays qui saisira la ligne de cette évolution nouvelle et la réalisera, sera le conducteur de l’humanité. »[3]

Comme l’expliquait La Mère, la collaboratrice spirituelle de Sri Aurobindo :

… il a été mentionné que chaque nation doit occuper sa propre place et remplir son rôle dans le concert mondial. Il ne faudrait pas comprendre par là que chaque nation peut décider de sa place arbitrairement, selon ses ambitions et ses convoitises propres. La mission d’un pays n’est pas une chose qui puisse être décidée mentalement avec toutes les préférences égoïstes et ignorantes de la conscience extérieure, parce que, dans ce cas la place du conflit entre nations serait peut-être déplacée, mais le conflit demeurerait avec une force probablement accrue… De même que chaque individu a un être psychique qui est son vrai moi et gouverne plus ou moins ouvertement sa destinée, de même chaque nation a un être psychique qui est son être véritable et qui façonne sa destinée de par derrière le voile ; c’est l’âme du pays, le génie national, le centre de l’aspiration nationale, la source de ce qui est beau, noble, grand et généreux dans la vie d’un pays.[4]

Parmi toutes les nations, l’Inde et la France ont chacune un rôle primordial à jouer pour la promotion et la manifestation de l’idéal de l’unité humaine. Dans son discours devant l’Assemblée représentative de l’Inde Française le 28 septembre 1947, Maurice Schumann rappelait:

L’Inde et la France ont de nombreuses valeurs communes, essentiellement des valeurs spirituelles. (…) L’Inde se trouve là providentiellement pour rappeler au monde, comme la France en Europe, la primauté des forces spirituelles. (…) L’Inde et la France sont comme les deux rameaux d’un seul et même tronc, celui d’une vieille humanité, une et indivisible. (…) Nous croyons avec l’Inde que l’unité du genre humain est une chose inévitable. (…) La France a compris l’immense valeur du message de l’Inde, son message de paix et de fraternité. Je tiens à vous dire ici tout l’intérêt que la jeunesse française et l’élite de notre peuple attachent  à l’œuvre des grands philosophes indiens. Dans les métros parisiens on peut voir souvent de jeunes français tirer de leur poche des petits livres comme ceux que l’on trouve ici à l’Ashram et je puis vous dire que de grands penseurs ou de grands poètes comme Sri Aurobindo, Ramakrishna, Vivekananda, Rabindranath Tagore éveillent un intérêt passionné parmi la jeunesse cultivée en France. L’Inde comme la France poursuivent donc le même idéal, elles doivent coopérer à cet événement de la paix dans le monde.[5]

Henry Frenay, le fondateur et le chef de « Combat », un des réseaux de la Résistance française contre l’occupation nazie de la France pendant la Deuxième Guerre Mondiale, écrivait dans ses mémoires :

Je pense que les hommes, depuis les origines du monde, portent en eux, le plus souvent sans le savoir, la conscience de l’unité fondamentale de l’espèce. Les croyants, dont je suis, y voient le signe de Dieu. C’est cette conscience qui, depuis toujours, a poussé les êtres humains à se rassembler, à s’unir dans des communautés sans cesse plus vastes : de l’individu à la famille, au clan, à la région, à la nation et, demain, au continent pour aboutir un jour lointain à l’organisation mondiale des hommes. Tout au long de l’histoire, au prix de terrifiantes épreuves, dans la guerre et le sang, nous avons parcouru les trois quarts du chemin. Les inventions de l’homme, sans qu’il en ait toujours conscience, font voler en éclats les barrières de tous les ghettos dans lesquels il est encore enfermé, montrant à ceux qui veulent bien comprendre la voie de l’unité et de son impérieuse nécessité. [6]

Quelques mois avant la libération de la France, le Congrès de « Combat-Outremer » à Alger, approuvait à l’unanimité le texte de “La Charte révolutionnaire des hommes libres ». Le dernier paragraphe de la Charte déclarait :

Nous voulons

Accélérer la marche du monde vers l’unité.

Que l’orgueil ou l’égoïsme éventuel des gouvernements, les principes d’une souveraineté souvent illusoire, n’entravent pas cette marche à l’unité.

Que la France, après avoir reconquis sa souveraineté, se déclare prête à la limiter, pour entrer dans une organisation internationale.

Que le génie de la France rayonne dans le monde.[7]

« Le monde est une famille », disaient les sages indiens de jadis. Il y a des milliers d’années, les anciens Rishis concluaient le Rig Veda avec ces mots :

Que votre aspiration soit une et commune,
Que vos cœurs soient unis,
Que votre esprit soit un,
De façon à être de proches compagnons.[8]

Swami Vivekananda disait que la recherche de l’ultime réalité des choses était le thème central des Upanishads. Mais c’est la France qui donna au monde moderne les idéaux de Liberté, Egalité et Fraternité. Subramanian Bharati, le grand poète et patriote tamoul, déclarait  :

Les trois mots d’ordre de la France — Liberté, Egalité, Fraternité, — quand ils seront pleinement compris par les hommes, se révèleront être, en réalité, les meilleurs phares de l’évolution humaine.[9]

Car, ainsi que l’expliquait Sri Aurobindo :

Dès lors, quelles que soient les modifications qui puissent survenir par la suite ou les tendances nouvelles qui puissent surgir et les réactions contraires qui puissent faire obstacle, il n’est guère douteux que les principaux dons de la révolution française persisteront et s’universaliseront comme des acquisitions permanentes  et des éléments indispensables de l’ordre futur du monde, c’est-à-dire une conscience nationale et un gouvernement national autonome, la liberté et la lumière pour le peuple, autant d’égalité et de justice sociales qu’il est indispensable à la liberté politique, car un gouvernement démocratique du peuple par le peuple est incompatible avec toute forme d’inégalité rigide et établie.[10]

Mais, faisait-il remarquer :

Et pourtant la fraternité est la clef du triple évangile de l’idée d’humanité. L’union de la liberté et de l’égalité ne peut s’accomplir que par le pouvoir de la fraternité humaine ; elle ne peut se fonder sur rien d’autre. Mais la fraternité n’existe que dans l’âme et par l’âme ; elle ne peut exister par rien d’autre. Car cette fraternité n’est pas affaire de parenté physique ni d’association vitale ni d’accord intellectuel. Quand l’âme réclame la liberté, c’est la liberté de développer le divin dans l’homme et dans tout son être. Quand elle réclame l’égalité, ce qu’elle veut, c’est cette même liberté également pour tous, et la reconnaissance d’une même âme, une même divinité dans tous les êtres humains. Quand elle cherche la fraternité, elle fonde cette égale liberté de développement sur un but commun, une vie commune, une unité de pensée et de sentiment, elle-même fondée sur la reconnaissance de l’unité spirituelle intérieure. En fait, cette trinité constitue la nature même de l’âme ; car la liberté, l’égalité et l’unité sont les attributs éternels de l’Esprit.[11]

Dans son message à la nation, le 15 août 1947, jour de l’indépendance de l’Inde, Sri Aurobindo parla de ses cinq rêves pour l’avenir de l’humanité :

Le troisième rêve était une union mondiale qui formerait la base extérieure d’une vie plus belle, plus lumineuse et plus noble pour toute l’espèce humaine. (…) Là aussi, l’Inde a commencé à jouer un rôle prépondérant ...[12]

Car l’Inde peut apporter cet élément essentiel sans lequel la réalisation des idéaux de la Révolution française ne peut être complète :

La mission [de l’Inde] est de montrer à l’humanité où est la vraie source de la liberté humaine, de l’égalité humaine, de la fraternité humaine. Quand l’homme est libre en esprit, il devient capable de toute liberté. Car Celui qui est libre est le Seigneur et le Seigneur ne peut être lié. Quand l’homme s’est libéré de l’illusion, il perçoit l’égalité divine du monde, qui se réalise à travers l’amour et la justice, et cette perception se traduit dans la loi du gouvernement et la société. Quand il a perçu cette égalité divine, il devient le frère de tous les hommes et quelle que soit la position dans laquelle il se trouve, il sert tous les hommes comme ses frères à travers la loi de l’amour, à travers la loi de la justice. Quand cette perception devient la base de la religion, de la philosophie, de la recherche sociale et de l’aspiration politique, alors liberté, égalité et fraternité prennent leur place à l’intérieur de la société.…[13]

“ Un autre rêve, le don spirituel de l’Inde au monde, a déjà commencé. Ce mouvement se développera encore ; au milieu des désastres de notre époque, les yeux se tournent de plus en plus vers l’Inde avec espoir, et l’on fait même appel, non seulement à ses enseignements, mais à ses pratiques psychiques et spirituelles.[14]

Ainsi que le dit Mère :

L’avenir de l’Inde est très clair. L’Inde est le Gourou du monde. Les structures futures du monde dépendent de l’Inde. L’Inde est l’âme vivante. L’Inde incarne dans le monde la connaissance spirituelle. Le gouvernement indien devrait reconnaître la signification de l’Inde dans ce domaine et planifier son action en conséquence.[15]

Chose intéressante, vingt ans après l’indépendance de l’Inde, le 19 août 1967, Karan Singh, prince du Cachemire, organisa un grand meeting de tous les parlementaires et membres du gouvernement indien à Delhi pour leur dire « qu’il n’y a qu’une seule politique qui vaille, c’est celle de Sri Aurobindo ». Karan Singh demanda un message à la Mère, que voici :

O Inde, terre de Lumière et de Connaissance spirituelle, éveille-toi à ta vraie mission dans le monde. Montre le chemin de l’union et de l’harmonie.[16]

La France devrait, elle aussi, pouvoir non seulement reconnaître ce que représente l’Inde pour notre avenir, mais aussi quelle part elle peut elle-même jouer pour que la connaissance spirituelle de l’Inde imprègne l’Europe :

Avec la qualité intellectuelle de la France, la qualité de son esprit, le jour où elle sera vraiment touchée spirituellement (elle n’a jamais été touchée spirituellement), le jour où elle sera touchée spirituellement, ce sera quelque chose d’exceptionnel. Sri Aurobindo aimait beaucoup la France. Je suis née là-bas — il y a certainement une raison. Pour moi, je sais très bien : c’était la nécessité de la culture, de l’esprit clair, précis ; du raffinement de la pensée, du goût, de la clarté d’esprit – il n’y a pas de pays au monde comme cela. Il n’y en a pas. Et Sri Aurobindo aimait la France à cause de cela aussi, beaucoup-beaucoup. Il disait que pendant sa vie en Angleterre, il aimait plus la France que l’Angleterre. Il y a une raison.[17]

C’est la France qui peut relier l’Inde à l’Europe. La France a de grandes possibilités spirituelles. Malgré son état actuel, elle est appelée à jouer un grand rôle. C’est à travers la France que l’Europe sera touchée par le message spirituel.[18]

Le 4 avril 1955, la Mère donna le message suivant pour l’inauguration de l’Institut Français de Pondichéry :

Dans chaque pays, la meilleure éducation à donner aux enfants, consiste à leur enseigner quelle est la vraie nature de leur pays, ses qualités propres et la mission que leur nation doit remplir dans le monde, sa place véritable dans le concert terrestre. A cela doit s’ajouter une vaste compréhension du rôle des autres nations, mais sans esprit d’imitation et sans jamais perdre de vue le génie propre de leur pays.

La France, c’était la générosité des sentiments, la nouveauté et la hardiesse des idées, l’action chevaleresque. C’est cette France-là qui commande le respect et l’admiration de tous ; c’est par ces vertus qu’elle a dominé le monde.

Une France utilitaire, calculatrice et mercantile n’est plus la France ; ces choses ne sont pas conformes à sa vraie nature, et en les pratiquant, elle perd la noblesse de sa position mondiale.

Voilà ce qu’il faudrait faire savoir aux enfants d’aujourd’hui.[19]

Tant qu’ils restent fidèles à leur propre génie, et tant que l’Inde ne se contente pas de copier la politique européenne, la France et l’Inde peuvent donc jouer ensemble un rôle de premier plan pour l’unification et l’évolution future de l’espèce humaine. Puisque nous avons vu qu’une base extérieure seule n’est pas suffisante, toutes deux doivent activement œuvrer, ainsi que l’envisageait Sri Aurobindo,

Pour que se développent une vision et un esprit internationaux ; des formes et des institutions internationales doivent apparaître, peut-être des formules nouvelles comme la double nationalité ou une nationalité multilatérale, des fusions volontaires de cultures.[20]

Vivekananda insistait déjà à la fin du XIXe siècle :

Avec tout mon amour pour l’Inde et avec tout mon patriotisme et ma vénération des anciens, je ne peux m’empêcher de penser que nous avons beaucoup à apprendre d’autres nations. Nous devons être prêts à nous asseoir aux pieds de tous car, je vous assure, il y a de grandes leçons à tirer de chacun. Si nous voulons nous élever, nous devons aussi nous souvenir que nous avons beaucoup à prendre de l’Occident. De l’Occident nous devons apprendre ses arts et ses sciences. De l’Occident nous devons apprendre les sciences de la nature physique, tandis qu’en retour, l’Occident doit venir à nous pour apprendre et assimiler la religion et la connaissance spirituelle.[21]

Pour sa part, il y a longtemps que l’Occident alla puiser à la source de la connaissance et de la sagesse de l’Inde ainsi que nous le rappelle Voltaire :

Je suis convaincu que tout nous vient des bords du Gange, astronomie, astrologie, métempsychose, etc….[22] C'est une remarque très importante que Pythagore alla de Samos au Gange pour apprendre la géométrie, il y a environ deux mille cinq cents ans au moins et plus de sept cents ans avant notre ère vulgaire, si récemment adoptée par nous. Or, certainement, Pythagore n'aurait pas entrepris un si étrange voyage, si la réputation de la science des brachmanes n'avait été dès longtemps établie de proche en proche en Europe, et si plusieurs voyageurs n'avaient déjà enseigné la route.[23]

Quant au philosophe Victor Cousin (1792-1867), dont la connaissance de l’histoire de la philosophie européenne était sans égale, il déclara :

Si nous lisons avec attention les œuvres poétiques et philosophiques de l’Orient — et surtout celles de l’Inde qui ont commencé à se répandre en Europe — nous y découvrons de nombreuses vérités, et des vérités si profondes, et qui font un tel contraste avec la petitesse des résultats auxquels le génie européen s’est arrêté parfois – que nous sommes forcés de nous incliner devant la philosophie de l’Orient et de voir, dans ce berceau de la race humaine, le sol natal de la philosophie la plus haute.[24]

Malraux a expliqué, dans sa réponse au discours du recteur de l’académie sanskrite de Bénarès le 11 août 1965, pourquoi le dialogue entre l’Occident et l’Orient est si important pour notre destinée commune :

Aujourd’hui commence le plus grave dialogue qu’ait connu la pensée humaine. Celui qui opposait vos docteurs et les docteurs grecs, à la cours indienne du roi Ménandre, n’est plus qu’une faible préface devant le dialogue qui oppose la nature de l’univers et la conscience de la signification du monde, Einstein et Bénarès. C’est pourquoi je vous suis reconnaissant de l’honneur que vous me faites en m’accueillant parmi vous. De cette Bénarès symbolique, vous êtes la plus haute expression. A la première civilisation mondiale, que nous tentons ensemble d’élaborer à travers tant d’obstacles et de sang, il est indispensable que ne manque pas l’immense interrogation de la vie que l’Inde apporta au monde quand elle proclama pour des siècles que les apparences mortelles devaient être orientées par une valeur suprême étrangère aux apparences, et d’abord au temps. Même si les apparences ont changé de nature — même si la valeur suprême est à redécouvrir.[25]

L’intérêt profond porté par de nombreux écrivains, poètes, artistes, philosophes, historiens, hommes d’état, scientifiques français, depuis plus de deux cents ans pour l’Inde, doit s’intensifier avec une nouvelle vigueur et un certain sens d’urgence. Car ainsi que le faisait remarquer André Malraux dans son discours de réception du prix Jawarharlal Nehru de l’Entente internationale le 16 novembre 1974 à Delhi, ce n’est pas seulement le monde spirituel qui est en grand danger :

… pour la première fois, une espèce, celle des hommes, était devenue capable de détruire la planète, et incapable d’en arrêter le processus de destruction, s’il était déclenché. (…) Depuis la naissance humaine historique, les guerres sont nées de rivalités et de conquêtes. Qui jouaient encore leur rôle en 1945 mais — j’attire votre attention sur ce qui va suivre — plus aujourd’hui. Les Etats-Unis ont inventé la bombe atomique pour détruire leurs ennemis ; la désintégration qui détruirait l’humanité ne détruirait plus des ennemis, elle détruirait tous les hommes. C’est pourquoi tous les hommes devront s’unir contre elle, au moins négativement. La bombe était une arme. La désintégration illimitée est un destin.[26]

Et Malraux de poser ensuite cette question :

De quels moyens dispose une politique de survie de notre civilisation ? En principe des moyens politiques et sociaux de la démocratie parlementaire. Nous parlons de ces moyens comme de techniques de notre temps ; or ils ont à peine changé depuis le XVIIIe siècle. Efficaces pour établir les républiques et les monarchies constitutionnelles, ils ne le sont pas pour faire fonctionner des organismes internationaux. Nous l’avons vu naguère avec la Société des Nations, nous le voyons aujourd’hui avec l’Unesco, dont les méthodes ne feraient pas fonctionner un théâtre de province ; avec l’O.N.U., dont les méthodes ne régleraient pas les conflits d’une préfecture.[27]

Conséquence directe de la Première Guerre Mondiale, la première tentative en direction d’une organisation mondiale prit la forme de la Société des Nations qui vit le jour en janvier 1920. De même, suite à la Deuxième Guerre Mondiale, la seconde tentative fut la création de l’organisation des Nations Unies en octobre 1945 pour établir une paix durable et solide entre les peuples. Aujourd’hui les Nations Unies sont critiquées dans un certain nombre de pays quoique pour des raisons opposées : aux Etats-Unis parce que l’O.N.U. n’a pas donné son support au gouvernement de George W. Bush pour la guerre d’Irak, dans de nombreux autres pays parce que l’O.N.U. ne l’a pas empêchée. De plus en plus nombreux sont ceux qui doutent que l’O.N.U. puisse remplir son mandat. Le danger de cette possibilité ne peut pas être ignoré, car comme nous avertissait déjà Sri Aurobindo en 1950 :

Les chefs de nation qui ont la volonté de réussir et que la postérité tiendra pour responsables de tout échec évitable, doivent être sur leurs gardes contre une politique imprudente ou des erreurs fatales ; les imperfections de l’O.N.U. et de sa constitution doivent être corrigées rapidement ou éliminées lentement et prudemment ; si des oppositions obstinées empêchent les changement nécessaires, il faut les surmonter ou les circonvenir de quelque façon, mais sans briser l’institution ; le perfectionnement de l’institution, même s’il n’est ni facile ni rapide, doit en dépit de tout est entrepris, il faut à tout prix éviter de décevoir l’espoir du monde.[28]

Ne rien faire pour remédier aux imperfections de l’O.N.U., ne ferait qu’augmenter le sentiment général de doute que le monde a commencé de nourrir envers cette institution pourtant si nécessaire et sans l’existence de laquelle les conditions de notre monde seraient infiniment plus périlleuses, voire même fatales. Ainsi que le rappela Dag Hamarskjold, le second secrétaire général de l’O.N.U.,  « les Nations unies n’ont pas été inventées pour conduire l’humanité au paradis, mais seulement pour la sauver de l’enfer »[29]. Un des plus grands défauts de l’O.N.U. qui doit être corrigé est l’élément d’oligarchie qui a été hérité de la Société des Nations. La place prépondérante donnée aux cinq grandes Puissances dans le Conseil de Sécurité, confirmée par le système de veto, a plus fait pour semer la discorde et entraver le succès de l’O.N.U., qu’aucun défaut dans sa constitution. La question aujourd’hui est la suivante: est-ce qu’une nouvelle catastrophe sera nécessaire pour remplacer l’O.N.U. par une organisation différente ou est-ce que cette nouvelle organisation pourrait naître à partir de la présente institution sans que cette dernière n’ait à s’effondrer ? Pendant longtemps, le danger d’une troisième guerre mondiale se trouvait non dans une imperfection de la constitution de l’O.N.U., mais dans le conflit opposant les blocs occidental et soviétique. Beaucoup considéraient une guerre entre ces deux blocs comme inévitable, jusqu’à l’effondrement inattendu de l’Union Soviétique dans les années 80. On aurait pu alors penser que la conquête et l’unification du monde par une seule puissance étaient désormais impossibles, mais comme le faisait remarquer Sri Aurobindo, la possibilité de ce danger n’est pas encore totalement écartée:

Une puissance majeure pourrait grouper autour d’elle de vigoureux alliés qui, tout en lui étant subordonnés, auraient des forces et des ressources considérables, et les jeter dans une lutte mondiale contre d’autres Puissances et d’autres peuples.  Cette possibilité serait encore accrue si la Puissance majeure réussissait à obtenir, fût-ce momentanément, le monopole d’une supériorité écrasante dans la possession de ces formidables engins d’agression militaire que la science est en train de découvrir et d’utiliser d’une façon très efficace.[30]

Par ailleurs, ainsi que le fait remarquer Shashi Tharoor dans un article publié par le quotiden indien, The Hindu, la situation actuelle est encore pleine de risques :

Les problèmes du nouveau millénaire risquent d’être ce que le Secrétaire Annam décrit comme « des problèmes sans passeports » — des problèmes qui transcendent toutes les frontières : problèmes de l’environnement, trafics de drogue, crime et terrorisme international, maladies telles que HIV /Sida, commerce global, auxquels on peut ajouter les problèmes éternels de la pauvreté et du sous-développement — problèmes qu’aucun pays, aussi puissant soit-il, ne peut résoudre seul. Ces problèmes sans passeports ont besoin de solutions qui puissent elles aussi traverser les frontières. L’ONU est le lieu où faire des plans sans frontières. C’est la seule organisation globale indispensable dans notre monde qui se globalise.[31]

Maintenant, la question est de savoir si le système international actuel qui s’est, si l’on peut dire, développé de manière organique à travers des changements soit évolutifs, soit révolutionnaires, ne peut pas être remplacé, ainsi que l’envisageait Sri Aurobindo

… par un dispositif stable, voulu et concerté — un vrai système — et finalement par une unité véritable servant les intérêts communs des peuples de la terre.[32] (…) Il appartient aux hommes d’aujourd’hui, ou au plus tard à ceux de demain, de donner la réponse. Car un atermoiement trop long ou un échec trop continu ouvrirait la porte à une série de catastrophes de plus en plus grandes qui risqueraient de créer une confusion et un chaos prolongé, désastreux, et de rendre la solution trop difficile, sinon impossible, ou même de s’achever par un effondrement  irrémédiable, non seulement de la civilisation actuelle mais de toute civilisation.[33]

Si l’humanité est destinée à survivre, elle doit sortir de la situation chaotique dans laquelle se trouve sa vie internationale, et établir une action unie et organisée :

Mais pour cela, il sera nécessaire d’édifier, du moins ultimement, un État mondial véritable, sans exclusions, fondé sur un principe d’égalité exempt de considération de taille et de puissance. Celles-ci pourraient être utilisées à exercer l’influence qui leur est naturelle dans une harmonie bien organisée des peuples du monde protégés par la loi d’un nouvel ordre international. Une justice sûre, une égalité fondamentale et un accommodement des droits et des intérêts, telles doivent être la loi de cet État mondial et la base de tout son  édifice. [34]

Le résultat ultime, concluait Sri Aurobindo, doit être :

la formation d’un État mondial, et la forme la plus désirable serait une fédération de nations libres d’où tout asservissement, toute inégalité force et toute subordination d’une nation à une autre auraient disparu, où toutes les nations auraient un statut égal, bien que certaines puissent conserver une influence naturelle plus grande. Une confédération offrirait la liberté la plus large aux nations-membres de l’État mondial, mais elle risquerait de laisser trop de place à l’action des tendances séparatistes ou centrifuges ; une organisation fédérale serait donc préférable. (…) Dès lors, l’idéal de l’unité humaine ne serait plus un idéal irréalisé mais un fait accompli, et sa préservation aura été remise à la garde des peuples humains finalement unis.[35]

L’Inde et la France, par leur position et de leur influence respective, peuvent jouer un rôle majeur dans l’avènement d’une telle organisation mondiale. Dans cette perspective, des initiatives telles que la création le 25 janvier 1998 du « Forum d’initiatives » franco-indien doivent être vivement encouragées et supportées. Ainsi que le déclarait, à cette occasion, M. Jacques Chirac à New Delhi : 

L’Inde et la France, ce sont deux destinées dans l’Histoire. L’Inde et la France, c’est une longue histoire. C’est, depuis des siècles, une puissante attraction réciproque entre nos cultures. C’est au fond, le même goût pour le dialogue entre les civilisations, une même aspiration à la tolérance et à la paix, le même primat de la conscience.  (…) Chacun suivant sa voie, l’Inde et la France ont fait vivre ces valeurs universelles : la justice, la liberté, l’égalité, la fraternité. (…) Je suis venu vous proposer de bâtir entre nos deux pays une relation forte, un partenariat global construit sur nos complémentarités et sur nos intérêts communs.[36]

Après avoir énoncé des propositions concernant le commerce, l’économie, les finances, l’environnement, l’éducation, la santé, la défense, le terrorisme, le crime organisé et la drogue, M. Chirac insista particulièrement sur les points suivants :

(…) Ce partenariat doit aussi porter sur l’organisation du monde de demain. (…) Nous vivons aujourd’hui un vrai changement d’époque, une redistribution des responsabilités sur la scène internationale. Ce monde nouveau que nous voulons construire ensemble, ne saurait à l’évidence, être unipolaire. Construire un nouvel ordre international, c’est d’abord renforcer sa dimension multipolaire.

La position de la France à cet égard est clairement exprimée dans son soutien envers la candidature de l’Inde, du Japon, de l’Allemagne, du Brésil et d’une nation Africaine au Conseil de Sécurité en tant que membres permanents. M. Chirac déclara également dans son discours :

Ensemble, L’Inde et la France peuvent contribuer à construire un monde plus harmonieux. Nous devons d’abord unir nos efforts pour affirmer la diversité culturelle et linguistique de l’humanité, face à la menace d’uniformisation véhiculée par les nouvelles technologies de l’information. (…) Le risque est bien réel d’une dilution des identités culturelles. L’Inde et la France ont nourri au long des siècles des civilisations fortes et vivantes. Elles y demeurent attachées. Elles doivent garder leur culture. Elles doivent en assurer le rayonnement et donc la présence sur les grands réseaux de communication modernes. (...) Enfin, l’Inde et la France doivent agir de concert pour la paix dans le monde.

Aujourd’hui de plus en plus nombreux sont ceux, Français et Indiens, qui ont choisi de consacrer leur vie à tisser des liens durables et profonds entre nos deux pays et qui pourraient faire leur la déclaration que fit Mère le 15 août 1954 :

Je veux marquer ce jour par l’expression d’un désir entretenu depuis longtemps : celui de devenir citoyenne de l’Inde. Dès ma première venue en Inde, en 1914, je sentis que l’Inde était ma vraie patrie, le pays de mon âme et de mon esprit. J’avais décidé de réaliser ce désir aussitôt que l’Inde serait libre. Mais j’ai dû attendre en raison des lourdes responsabilités que j’exerce ici, à Pondichéry, en liaison avec l’Ashram. Maintenant le moment est venu pour moi de me déclarer.

Mais conformément à l’idéal de Sri Aurobindo, j’ai l’intention de montrer que la vérité réside dans l’union plutôt que dans la division. Rejeter une nationalité pour en adopter une autre n’est pas une solution idéale. J’espère donc être autorisée à adopter une double nationalité, c’est-à-dire rester Française tout en devenant Indienne.

Je suis Française de naissance et de première éducation. Je suis Indienne par choix et par prédilection. Dans ma conscience, il n’existe aucun antagonisme entre les deux, au contraire, ils se combinent très bien et se complètent mutuellement. Je sais aussi que je pourrai être utile aux deux pays, car mon seul but dans la vie est de donner une forme concrète au grand enseignement de Sri Aurobindo et, dans son enseignement, il nous révèle que toutes les nations sont essentiellement une et destinées à exprimer l’Unité divine de toute la terre à travers une diversité organisée et harmonieuse.[37]


[1] Sri Aurobindo, L’Idéal de l’unité humaine, p. 335, Sri Aurobindo Ashram Trust, 1989
[2] Sri Aurobindo, On Himself, Centenary Edition, Vol. 26, pp. 413-6. “There is a common hope, a common destiny, both spiritual and material, for which both [East and West] are needed as co-workers. It is no longer towards division and difference that we should turn our minds, but on unity, union, even oneness necessary for the pursuit and realisation of a common ideal, the destined goal.”
[3] Early Letters, Centenary Edition, Vol. 27, p. 475. Cité par Satprem dans Mère ou le Matérialisme Divin, Robert Laffont, 1976, p. 357
[4] Bulletin d’éducation physique, août 1952, p. 82, Sri Aurobindo Ashram
[5] Procès verbaux de l'Assemblée représentative (Archives nationales — Pondichéry)
[6] Henri Frenay, La Nuit Finira, Editions Robert Laffont, Paris, p. 126
[7] Ibid., Annexes.
[8] Rig Veda X.191.4
[9] Supramania Baradi, poète du pays tamoul, p.147, publié par le Service de l’instruction publique, gouvernement de Pondichéry, 1982.
[10] L’ Idéal de l’unité humaine, pp. 72-3
[11] Ibid.,  p. 327
[12] The Fifteenth of August 1947, Centenary Edition, Vol. 26, p. 405. Traduit de l’anglais.
[13] The French Revolution, a compilation of the Sri Aurobindo Ashram Press. Traduit de l’anglais.
[14] The Fifteenth of August 1947, p. 406
[15] Paroles de la Mère, Sri Aurobindo Ashram Trust, Vol. I, p. 368
[16] L’Agenda de Mère, Institut de Recherches Evolutives, vol. 8, p. 269
[17] L’Agenda de Mère, Institut de Recherches Evolutives, vol. 4, p. 216-17
[18] Paroles de la Mère, Sri Aurobindo Ashram Trust, Vol. I, p. 395
[19] Education, Sri Aurobindo Ashram Trust, p. 208-9
[20] The Fifteenth of August 1947, p. 406
[21] Ibid., p. 398
[22] Lettres sur l’origine des sciences et sur celle des peuples de l’Asie, (Première édition, Paris 1777)
[23] Fragments historiques sur l'Inde (1773), Œuvres Complètes (Paris: Hachette, 1893), vol. 29, p. 444
[24] Is India Civilized: Essays on Indian Culture,  Sir John Woodroffe  p. 132. Traduit de l’anglais.
[25] Malraux et l’Inde, Ambassade de France en Inde, 1996, p. 105
[26] Ibid., p.129
[27] Ibid., p.133
[28] LIdéal de l’unité humaine, p. 340
[29] Cité par Shashi Tharoor, Secrétaire général adjoint à la communication et à l'information, dans une interview accordée le 24 mars 2003  à Corine Lesnes pour le journal Le Monde.
[30] Ibid., p. 347-8
[31] The Hindu Magazine, Sunday, October 24, 2004, p.3. Traduit de l’Anglais.
[32] L’Idéal de l’unité humaine, p. 344
[33] Ibid., p. 345
[34] Ibid., p. 342
[35] L’Idéal de l’unité humaine, p. 571
[36] Jacques Chirac, L’Inde et la France ; un partenariat pour le XXIe siècle, New Delhi, 1998
[37]La Revue d’Auroville, Nº 16, p. 36

© Serge Brelin 2005-2010

 

 


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