Après le
Dalaï-lama
Par
Claude Arpi
L’année 2010
marquera l’histoire du Tibet : elle signifie
en effet un changement de régime, et plus
particulièrement le retrait du Dalaï-lama de
la scène politique nationale. Annoncé depuis
quelque temps déjà, ce bouleversement semble
avoir lieu dans la plus grande sérénité.
Au
cours des derniers mois de l’année 2010, les
Tibétains en exil ont subi un tsunami
politique et historique, le plus sérieux
depuis 1959. A ce moment-la, le jeune
Dalaï-lama avait décidé de traverser les
plus hauts cols de l’Himalaya pour prendre
refuge en Inde. A l’époque, il avait
abandonne son pays natal, accompagne de 85
000 compatriotes ; c’était le début de
longues années de traumatisme pour ces
réfugiés.
En juin 1991,
le parlement tibétain en exil (aussi connu
sous le nom d’Assemblée des députés du
peuple tibétain) a adopté une « charte »,
une sorte de constitution établissant la
séparation des pouvoirs législatif, exécutif
et judiciaire du gouvernement tibétain en
exil. La charte assigne au Dalaï-lama
des fonctions spécifiques
en tant que chef de l’État.
Aujourd’hui que les Tibétains sont
considérés comme l’une des communautés en
exil ayant bien réussi, le Dalaï-lama a
décidé de changer le régime qui a prévalu
durant trois siècles au pays des neiges
éternelles, et de quitter la scène politique
pour consacrer son énergie à d’autres
recherches.
Le 10 mars 2010, lors d’une déclaration
publique, le dirigeant tibétain expliquait
les raisons de sa décision : « Dès les
années 60, j’ai insisté à plusieurs
reprises sur le fait que les Tibétains ont
besoin d’un dirigeant qui soit élu
librement, par le peuple tibétain, et auquel
je puisse transmettre mes pouvoirs.
Maintenant, nous avons clairement atteint le
moment où cela doit prendre effet. »
Penpa Tsering, porte-parole de
l’Assemblée, a expliqué en ces termes le
message que le Dalaï-lama a adressé aux
députés le 14 mars : « Le message de Sa
Sainteté était ferme, très déterminé. Il a
été très difficile pour la plupart des
membres de digérer la décision de Sa
Sainteté. » Pendant longtemps, les députés
soupçonnaient que le Dalaï-lama avait
l’intention de se retirer, mais « personne
ne pouvait imaginer que ce serait si
radicalement et si soudainement », note
Tsering.
Après que le Dalaï-lama ait
officiellement rejeté un appel de la 14e
Assemblée pour qu’il reconsidère sa
décision, il est devenu clair qu’il n’y
avait pas d’autre choix que d’amender la
Charte et de l’adapter à la nouvelle
situation.
Ce fut une tâche ardue, bien que le
Dalaï-lama ait déclaré : « Cela bénéficiera
aux Tibétains sur le long terme. Ce n’est
pas que je sois découragé. Les Tibétains ont
placé une telle foi et une telle confiance
en moi. »
Un « comité de rédaction pour
l’amendement de la Constitution » de cinq
membres fut formé, avec des représentants du
Kashag (Cabinet) et de l’Assemblée pour
suggérer une solution légale à une situation
épineuse.
Lors d’un entretien accordé à La Revue
de l’Inde en 2006, le Dalaï-lama
déclarait : « J’ai trois engagements dans ma
vie : la promotion de valeurs humaines, la
promotion de l’harmonie entre religions et
la promotion de la cause tibétaine. » Et il
précisait : « De ces trois engagements, les
deux premiers sont principalement un choix
volontaire. Jusqu’à ma mort, je suis engagé
dans ces deux causes. Le troisième (Tibet),
d’une certaine manière, n’est pas
volontaire, car il est dû à l’histoire et à
l’institution du Dalaï-lama. »

© Photo : Olivier Barot
Il a maintenant décidé de mettre fin à
cet engagement historique.
Durant ses délibérations, le comité de
rédaction avait gardé à l’esprit les deux
aspects du problème : le rôle historique du
Dalaï-lama et la place spéciale qui est la
sienne pour la nation tibétaine, ainsi que
sa requête d’être délivré de ses
responsabilités politiques. Il a présenté sa
proposition au Congrès national qui se
tenait du 21 au 24 juin à Dharamsala. Cette
session consultative élargie était composée
de 418 seniors tels qu’anciens premiers
ministres, membres du Cabinet, ministres,
membres présents et passés du Parlement,
représentants des camps tibétains ainsi que
d’éminents membres de la société civile.
Tous étaient saisis par la solennité
exceptionnelle de l’occasion, pressentant
que la nation tibétaine se trouvait à un
tournant de son histoire. Le Tibet allait-il
évoluer en douceur de la théocratie vers la
démocratie ?
Une large majorité de délégués étaient en
faveur d’un système constitutionnel, avec le
Dalaï-lama doté du rôle honorifique de chef
d’État (beaucoup se sont référés au système
britannique, bien que l’exemple de la reine
ne soit pas très heureux). Il a refusé.
Néanmoins, le projet faisait référence
aux raisons historiques qui rappelaient le
double rôle du Dalaï-lama ; il fut décidé
qu’avec la nouvelle situation, le Dalaï-lama
resterait le « Protecteur et Symbole de la
nation tibétaine » : « En tant que
manifestation humaine d’Avaloketeshvara, il
est le gardien et protecteur de la nation
tibétaine. Il est le guide qui éclaire le
chemin, le leader suprême, le symbole de
l’identité et de l’unité tibétaines et la
voix du peuple tibétain. »
Il peut ainsi remplir son rôle historique
sans avoir à traiter des affaires courantes.
Alors que beaucoup de nations,
particulièrement dans le monde arabe, mènent
une lutte difficile pour renverser leurs
dirigeants non élus par le biais de «
révolutions de jasmin », nous avons ici
l’exemple d’un dirigeant qui veut se retirer
de ses responsabilités politiques, et une
population qui le supplie de rester à la
barre d’une façon ou d’une autre.
Or, son retrait comporte de sérieuses
implications.
Tout d’abord, cela place les dirigeants
chinois en porte-à-faux. Beijing ne sait pas
ce qu’est un processus démocratique, n’ayant
connu que la dictature du parti unique
depuis
1949. Ensuite, cela résout la question du
successeur du Dalaï-lama, car désormais, le
successeur politique sera le Kalon Tripa, le
premier ministre.
Les députés voulaient que le Dalaï-lama
continue à les guider de différentes
manières « sur les sujets d’importance pour
le peuple tibétain, y compris sur les
problèmes auxquels aura à faire face la
communauté et aussi sur les institutions en
exil ». Le Dalaï-lama n’a pas accepté, car
il sait pertinemment que ses « conseils »
seraient reçus comme des « ordres » par les
Tibétains.
Lobsang Sangay, le premier ministre élu,
nous précise : « Il ne nous restait plus
qu’à amender la Charte en la dotant d’un
préambule, et d’ajouter trois provisions à
l’article 1.
Cela a été accepté avec quelques
modifications : le Dalaï-lama, notre
dirigeant vénéré, continuera à représenter
le peuple tibétain, il a accepté de « faire
part de ses opinions » aux membres du
Cabinet et de l’Assemblée et le Cabinet
nommera des représentants et des Envoyés,
qui seront autorisés à utiliser son nom. »
Le Dalaï-lama continuera cependant
à rencontrer les dirigeants de la planète
(depuis, il a rencontré le président Obama à
Washington) ainsi que d’autres institutions
et personnalités importantes. Dans les
forums internationaux, il continuera à
parler au nom du peuple tibétain.
Un autre problème est celui des
négociations avec Beijing. Lorsque nous
avons demandé à Lobsang Sangay s’il croyait
que les Chinois, qui ont toujours dit qu’ils
ne parleraient qu’avec des représentants du
Dalaï-lama, accepteraient de rencontrer des
envoyés nommés par le premier ministre, il a
répondu : « Ils devraient parler avec les
deux, avec Sa Sainteté le Dalaï-lama et avec
l’administration tibétaine. Nous sommes pour
le dialogue et pour une autonomie
authentique. Ils [les Chinois] sont parfois
un peu obsédés par les formalités. »
Les Chinois ont affirmé de façon répétée
qu’ils ne parleraient qu’avec le Dalaï-lama
« de son avenir et de celui de quelques-uns
de ses partisans ». Le Dalaï-lama a toujours
répondu à cette proposition en disant qu’il
ne se souciait pas de son statut, mais
seulement du bien-être des six millions de
Tibétains du Tibet.
Sans doute est-ce parce que la situation
n’a pas évolué durant les trente dernières
années et que l’avenir semble plutôt morose,
que le Dalaï-lama a décidé à présent de se
retirer. Après une semaine de suspens et
plusieurs allers-retours entre le « Palais »
et l’Assemblée, le Dalaï-lama a finalement
accepté les changements proposés par
celle-ci et les amendements ont maintenant
été ratifiés.
Quel exemple pour le monde : un dirigeant
renonçant de lui-même aux pouvoirs que
l’histoire lui a légués, sans besoin de
révolution sanglante ni même d’œillets ou de
jasmin !